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Journal Spécial des Sociétés
Anguipède et chicheface, licorne et fontaine philosophale en son château du Plessis-Bourré : grand argentier du roi Louis XI, Jean Bourré était-il adepte des sciences occultes ?
Publié le 09/06/2019



Au plafond de la salle des gardes, une ourse et deux singes, un âne qui chante la messe, le bélier, premier signe zodiacal, une anguipède, être hybride avec un corps d’homme et une queue de poisson, une licorne domptée, un phénix, une sirène, une laie musicienne, une chicheface, un barbier bavard qui entaille la joue de son client, nous enseignant ainsi qu’il ne faut pas faire deux choses en même temps. Et aussi une jeune fille qui chevauche une tortue. Cette tortue qui accompagne parfois dans la mythologie, outre le coq, le dieu Mercure dont la lyre était une carapace de tortue percée afin d’y attacher des roseaux étirant des cordes en boyau de brebis.

 


La sirène peut-elle représenter Louis XI, roi d’une réelle laideur mais fascinant et charmeur ? Le phénix, parfois associé à l’aigle, peut-il symboliser la pierre philosophale prolongeant la vie (dans la Bible, le psaume 103 énonce que « l’Éternel… fait rajeunir comme l’aigle »).La chicheface, animal fantastique qui a donc une bien vilaine mine, est une sorte de louve efflanquée. Parfois associée au monstre bigorne, sorte de loup-garou pansu qui, pas vraiment pignocheur, dévore goulument les maris, elle gobichonne les femmes qui refusent de contredire leur mari, s’en rassasiant avec joie.


 


Tel est le décor du château de Le Plessis-Bourré (Maine-et-Loire). On le prétend d’inspiration alchimique. Il contient incontestablement des rébus, des symboles, parfois des énigmes. Il interpelle et suscite l’interrogation, il amuse, nous sourit et nous fait sourire. Un décor qui nous aimante et qui nous conte incontestablement une histoire cryptique, d’un hermétisme mesuré. Qui distille intelligence, malice, travail, effort, maîtrise de soi, domination et soumission. Connaissance et ignorance en gnose peinte. Pour orner de façon magique un splendide édifice médiéval construit en cinq ans par Jean Bourré. Avec, autour du bâtiment au décor à la louve, des douves d’une largeur impressionnante de 42 mètres, traversées par un pont de pierre servant d’acrostole à la somptueuse gentilhommière, presque citadelle, entourée d’eau.


Jean Bourré, né en 1424, fils d’un drapier, « gens de moyen estat », obtient sa licence ès loi en 1445, travaille chez un procureur puis se met au service du dauphin, le futur Louis XI, devenant contrôleur de la Chancellerie du Dauphiné. À la mort de Charles VII, nommé clerc-notaire, il devient le secrétaire de Louis XI qui succède à son père. Il assure les fonctions de Contrôleur de la Chancellerie royale et de Conseiller maître en la chambre des comptes de Paris, à l’origine camera computorum créée par Philippe le Bel, qui contrôle les finances de l’État, ancêtre de la Cour des comptes.


Il aime les arts, la fauconnerie, les prouesses militaires. Il apprécie le raffinement et donc probablement les coussins joliment rembourrés. Il est fidèle au monarque et le sert avec dévouement, loyauté et constance.


Outre Le Plessis-Bourré, l’argentier du roi, grand bâtisseur, fait construire à Miré (49) le château de Vaux, l’église Saint-Martin-de-Vertou à Bourg (Soulaire-et-Bourg, 49), un manoir à Longué-Jumelles, une partie du château de Langeais et agrandit l’église de Notre-Dame-de-Cléry destinée à accueillir le tombeau du roi.


En 1465, il doit faire face aux conséquences de la Guerre du Bien Public, révolte féodale contre le roi de princes menés par le comte de Charolais qui reproche au souverain sa piètre façon de gouverner et sa volonté de diminuer leur pouvoir. Jean Bourré est alors nommé greffier-audiencier du Conseil du roi et s’acharne à mettre fin à cette guerre, qui cesse après la bataille de Montlhéry. Anobli, nommé capitaine du château de Langeais, Jean Bourré se blasonne « d’argent à la bande fuselée de gueule, à la bordure de sable chargé de huit besants d’or ou d’argent ».


Peut-être participe-t-il à la création de la Poste aux chevaux et à la mise en place des premiers relais de poste, développés par la suite par Charles VIII et Louis XII.


Diplomate, bâtisseur, serviteur d’un roi, homme des missions spéciales… Intensément mystérieux et secret sans doute, modérément grivois quand il nous narre comment il faut coudre le croupion de la pie trop bavarde ou qu’il nous invite à deviner le sens de la fontaine indécente (illustration). Philosophe ? Fin connaisseur des contes populaires en tout cas. Et créateur inspiré.


Mais alchimiste comme d’aucuns le prétendent ? Expert en théurgie ? Adepte des sciences occultes ? Faut-il chercher à travers les rébus des caissons du célèbre plafond de son château, ou devant une serrure énigmatique ornée d’un petit singe, un symbolisme fort nous révélant les secrets du soufre, élément mâle, du mercure, élément femelle, et du sel qu’on leur associe, ces trois principes matériels à vocation trinitaire comme le corps, l’esprit et l’âme ? Sur place, des spécialistes en avancent l’hypothèse avec force. Nous le pensons avec eux.


Il existe un circuit touristique Jean Bourré en Val de Loire. En le parcourant, on n’y souffre vraiment pas. Que le mercure baisse ou monte, les découvertes n’y manquent pas de sel !

 


Étienne Madranges,

Avocat à la cour,

Magistrat honoraire


 


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Journal des sociétés - mensuel du droit

n° 174

mai 2019

La protection du secret des affaires en France et en Europe : un transposition réussie ?

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