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Journal Spécial des Sociétés
Conférence des avocats du barreau de Paris : « Parce qu’avocat, nous le sommes jusqu’au fond de nos tripes, jusqu’au fond de nos cœurs. »
Publié le 10/08/2018

Le 16 avril dernier, à l’occasion de la quinzième séance du premier tour du Concours de la Conférence – concours d’éloquence fondé il y a plus de deux siècles qui s’adresse aux jeunes avocats du barreau de Paris –, c’est en présence de l’invité du jour, François Molins, procureur de la République de Paris, que madame Safya Akorri, deuxième secrétaire de la conférence, a prononcé son « rapport » faisant la synthèse des deux sujets proposés aux candidats : « Faut-il craindre l’accusateur ? » et « Le silence est-il d’or ? ».

 

« Faut-il craindre l’accusateur ? » et « Le silence est-il d’or ? »

par Safya Akorri, deuxième secrétaire de la conférence


Ecoutez-le… Vous l’entendez…


Ce silence brisé, meurtri.


Écoutez-le… Ce silence qui n’a rien demandé et qui, chaque matin que Dieu fait, à néant se trouve réduit…


Un silence déchiré par le bruit lancinant des pas qui errent et traînent de couloirs en passages, cette sérénité perturbée par le bruit des savates usées qui montent et descendent les escaliers de marbre.


Cette quiétude dérangée par le son des voix larmoyantes et plaintives de toutes ces petites âmes damnées, par tous ces éclats sonores qui résonnent et emplissent d’un encombrant écho, les corridors et les salles de ce palais gigantesque et étincelant.


Vous ne le savez peut-être pas, mais il est pourtant quelques lieux bien cachés, restés protégés, loin, très loin, de ce brouhaha…


Et c’est dans l’un de ces lieux-là que je veux vous emmener un court instant, si vous le voulez bien.


Je vous emmène dans un endroit dissimulé derrière une porte scellée, où règne un admirable et rutilant silence, un silence fait d’or et d’élégance.


Oh, n’ayez crainte, vous ne risquez rien.


Toc toc toc…


Vous aurez beau tenter d’y entrer, vos insolents appels resteront vains, pas le moindre son ne vit dans cette chapelle…


Même le bruit de vos pas, lorsque vous rebrousserez chemin sans avoir réussi à obtenir votre audience, même ce bruit-là, sera anéanti par une douce et épaisse moquette.


Une moquette dont l’unique et absurde objet est de recouvrir et de museler chaque centimètre d’un sublime parquet pointe de Hongrie.


…Comme un bâillon de soie qui censurerait les lèvres d’un prisonnier de prestige.


Vous l’aurez évidemment compris, c’est dans ce lieu muet et inaccessible, sous les lambris de la République, que vivent recluses des plumes serves et entravées, dont la lourde tâche est de dénoncer les quidams de la foule qui s’agite et vit en état de liberté quelques étages plus bas.


Dans ce lieu aphone et impénétrable, se recueillent des hommes et des femmes qui ont la mission ardue, mais nécessaire, non pas de juger, non pas de défendre, mais de se lever pour accuser.


Toc-toc-toc…


Ce jour-là, comme tous les autres jours, l’avocat savait pertinemment qu’il n’aurait aucune réponse, mais par acquis de conscience, il persistait à tenter sa chance.


Il avait pris cette habitude, depuis maintenant de longs mois, de venir à 10h30 tapantes, frapper à la porte du procureur, espérant lui voler quelques minutes de son temps pour pouvoir lui parler d’un sujet des plus importants.


Et dans ses jours les moins glorieux, ceux où la résignation le gagnait, comme une gangrène qui avance petit à petit, il se répétait cette phrase d’un autre temps :


« à tout oser, le péril doit nous contraindre,


Car il ne faut craindre rien, lorsque l’on a tout à craindre. »*


Toc toc toc…


Mais ce jour-là, alors qu’il était sur le point de tourner les talons, il vit en contrebas la poignée de la porte s’abaisser, sans le moindre son… Surpris, il releva les yeux : et devant lui, je vous le donne en mille, le procureur lui-même !


Totalement décontenancé, l’avocat eut ce réflexe tout à fait saugrenu et inapproprié, mais finalement compréhensible : il afficha sur son visage un large et sincère sourire de soulagement… Un sourire presque enfantin, qui lui donnait un air benêt et qui détonnait radicalement avec la solennité des lieux et de la situation.


Puis, il dit cette phrase encore plus saugrenue et tout à fait incompréhensible :


— Monsieur le procureur ! Vous êtes là ?


— Maître, vous plaisantez j’espère… Je suis bien là, comme hier, et comme le jour d’avant, et celui encore d’avant.


Et de continuer, quelque peu agacé :


— Pourriez-vous s’il vous plaît, arrêter de frapper à ma porte, chaque matin, à la même heure, avec cette ponctualité irritante, pour vous enfuir comme un voleur et ne jamais daigner entrer, quand, chaque jour que Dieu fait, je m’égosille pourtant à vous demander d’entrer ?


— Ah mais… je ne vous ai jamais entendu me dire d’entrer, Monsieur le Procureur. C’est aujourd’hui la première fois que j’entends votre voix… en-dehors de mon téléviseur.


Quelque peu désabusé par la sincérité touchante de l’avocat, le magistrat se radoucit… Il douta quelques secondes… Puis se mit à réfléchir.


Il regarda l’épaisseur de sa porte, et fit ensuite ce que sa fonction lui impose : il décida de mener une enquête.


Pour ce faire, il ne lésina pas sur les moyens, et proposa à l’avocat rien de moins qu’une reconstitution des faits.


 

 

Ainsi, en moins de temps qu’il ne lui en avait fallu pour frapper à la porte, la petite robe noire de base, paralysée par l’incongruité de la situation, se vit sommée de s’installer au bureau du procureur (il s’exécuta, non sans une certaine réticence, vous imaginez bien).


Pendant ce temps, le magistrat se positionna de l’autre côté de la porte.


Toc toc toc…


Le silence accablant, auquel l’avocat était dorénavant habitué, encercla le procureur.


— Criez plus fort, Maître. Je ne vous entends pas…


Toc toc toc…


Rien. Rien d’autre que le bruit de son propre souffle, amorti par les tentures des murs et la moquette au sol.


Le magistrat, qui prenait enfin conscience de bien des choses, pénétra de nouveau dans son bureau, et fit face à l’avocat.


Ce dernier, ragaillardi par cette reconstitution imprévue mais salvatrice, saisit l’occasion et commença son plaidoyer :


— Voici, Monsieur le Procureur, l’une des raisons pour lesquelles je voulais vous voir. Depuis quelques mois, lors des audiences, les avocats se sont plaints d’un problème technique majeur lié à ces nouvelles installations absurdes….


Tout comme votre voix ne réussit à percer l’épaisseur de cette porte, les justiciables, mais surtout les avocats de la défense, dans ces salles d’audience, n’entendent plus ni les juges, ni les substituts qui se sont murés à l’intérieur d’inconvenantes cases transparentes dont personne ne comprend l’utilité.


— Ah oui, vous venez me parler des box vitrés, Maître. Je savais que l’un de vous viendrait un jour l’évoquer.


— Oui, Monsieur le Procureur, pourriez-vous, s’il vous plaît, nous expliquer à quoi tient la nécessité de cette distance, qui je me dois de vous le dire, fait perdre au débat tout son sens ?


Le procureur qui connaissait son dossier sur le bout des doigts et s’était préparé à ce qu’un jour cette question lui soit posée, entama un long réquisitoire, argumenté, limpide et pédagogique, bien évidemment brillant et convaincant, expliquant la crainte que les magistrats avaient développée au fil des temps, face aux accusés et prévenus de crimes et délits en tous genres…


Une crainte qui les avait amenés à choisir de s’isoler derrière des parois de verre.


L’avocat, soudain éclairé sur le pourquoi du comment, comprit enfin, à quoi tenait cette situation délirante : la peur !


Et le procureur de terminer son réquisitoire par un argument massue :


— Vous comprendrez Maître, que face à cette réalité, la seule solution qui est apparue légitime, appropriée et proportionnée, était d’isoler les magistrats. Je comprends les inconvénients qui en découlent, mais vous n’auriez tout de même pas voulu, Maître, que nous encagions vos clients, qui, jusqu’à preuve du contraire, sont présumés innocents…


Face à ces explications, l’avocat resta coi, dépourvu de toute défense, avant de repartir abasourdi et pantois… Pas une seconde, il ne s’était préparé à devoir, un jour, plaider la libération des magistrats.


Mesdames et messieurs, chers confrères, mais surtout…


Monsieur le procureur de la République, c’est en quelque sorte à l’image de cet avocat bienveillant et téméraire, que j’ai choisi ce soir, une bonne fois pour toutes, de briser le silence…


Oui, ce soir, je vous le dis haut et fort : je vous ai compris !


Je vois ce que vous avez voulu faire. Je vois que la route que vous avez ouverte, dans nos palais de France et de Navarre, est celle de la raison et de la sécurité…


Parce qu’en réalité, pardonnez-moi de le dire avec un peu plus de sérieux, mais tout tend à démontrer que de siècles en années, ce ne sont pas les accusateurs qui sont le plus craints, mais bien les défenseurs.


Souvenez-vous l’époque où, la loi donnait « pour tous défenseurs, aux citoyens calomniés, des jurés patriotes ; pour n’en accorder aucun aux conspirateurs. »


Souvenez-vous, mesdames et messieurs, l’époque révolue où les Fleuriot-Lescot, Donzé-Verteuil et autres Fouquier-Tainville agissaient sans adversaire.


Je vous parle de cette époque oubliée, où l’accusateur public craignait le débat.


Et ce soir, permettez-moi de me faire avocat-accusateur, à l’image de Zola, car « Mon devoir est de parler, car je ne veux pas être complice. Car mes nuits seraient hantées par le spectre de l’innocent qui expie là-bas, dans la plus affreuse des tortures, un crime qu’il n’a pas commis. »


Parce que, oui, c’est vrai, nos magistrats ont peur, ils s’isolent et s’éloignent, pour finir enfermés dans une étrange torpeur, comme des prisonniers de prestige, muselés par un bâillon de soie...


Et ce soir, j’accuse la terreur générale d’avoir éloigné de nous nos juges et nos procureurs.


J’accuse la peur collective d’avoir dressé des murs insurmontables entre les accusateurs et les défenseurs.


Ces deux faces d’une même pièce censée se jouer sans discontinuer dans les salles de nos palais.


Ce soir, permettez-moi aussi de me faire maître de cérémonie solaire.


Car vous pourrez me taxer d’oratrice nostalgique néo-romantique, aux actions bucoliques, vous pourrez les taxer d’accusateurs sans merci, de briseurs de vie, dépourvus d’empathie, mais avant pour les braqueurs, les procureurs étaient des mythes.


Regardez, maintenant ce sont eux qui se protègent derrière des vitres.


Les temps changent.


Les temps changent, et, à en croire l’évolution, il faudrait dorénavant craindre nos jeunes qui grandissent sans tuteur, ces âmes damnées qui poussent comme une mauvaise herbe.


À en croire l’avancement des chantiers qui sont engagés : pour ne pas affronter l’avocat contradicteur, l’accusation se doit d’agir en silence, elle se fait de plus en plus discrète, elle enquête en secret…


Et face à leur loi du silence à eux, s’oppose une omerta moderne, l’omerta des quartiers. Plus de communication possible… Dorénavant la fracture est béante, et, comme dirait la mauvaise herbe : « Chacun sa mafia, chacun sa mifa, aujourd’hui ça se passe comme ça. »


Alors, ce soir, contre toute attente, j’ai refusé de garder le silence, j’ai voulu aller au bout de mes convictions, en me faisant défenseur de l’accusateur.


Parce qu’avocat, nous le sommes jusqu’au fond de nos tripes, jusqu’au fond de nos cœurs.


Ce soir, permettez-moi de vous enjoindre, chers confrères, à ne surtout pas craindre l’adversaire, mais au contraire, à lui insuffler un peu de ce qui fait notre raison d’être, à lui donner un avant-goût de ce bien si précieux qui est le nôtre… l’indépendance, la liberté.


Soyons déterminés à défaire les baillons de soie pour libérer ces magistrats entravés, paralysés par l’inquiétude et l’anxiété…


Libérons l’accusateur, foulons les pavés pour briser ces vitres qui les éloignent de nous, de nos clients, de leurs pairs.


Montrons-leur qu’ils n’ont rien à craindre des âmes damnées à qui nous tenons la main tous les jours.


Montrons-leur qu’ils n’ont rien à craindre de nous, qu’ils ne sont rien sans nous, comme nous ne sommes rien sans eux…


Montrons-leur que le combat d’aujourd’hui est celui de la dignité, de la sérénité, de l’humanisme.


Mesdames et messieurs, chers confrères :


NE CRAIGNONS RIEN, NOUS QUI AVONS TOUT À CRAINDRE. N’AYONS SURTOUT PAS PEUR, ET LIBÉRONS NOS ACCUSATEURS !


 

 

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