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Journal Spécial des Sociétés
Quel fut le dernier duel judiciaire ordonné par le Parlement de Paris ?
Publié le 09/08/2018



Perche, 1386. En cette fin de quatorzième siècle, le jeune roi Charles VI, dit le Bien aimé, âgé de 18 ans, règne depuis 6 ans (il ne sera atteint par des crises de folie affaiblissant le royaume de France qu’à partir de 1392). La guerre de Cent Ans prospère tranquillement. Plantagenêt et Capétiens s’affrontent. Mais dans la terre percheronne verdoyante, non encore occupée par les Anglais, genêts et fusains sont en paix. Hobereaux et laboureurs normands y vivent paisiblement sous l’autorité du comte Pierre II d’Alençon. Son chambellan, Jean IV de Carrouges, a épousé en secondes noces Marguerite de Thibouville. Le couple vit sereinement dans une ambiance de grande affection. Carrouges s’entend particulièrement bien avec l’écuyer du comte, Jacques Le Gris. Il lui a d’ailleurs demandé d’être le parrain de l’un de ses fils. Mais Le Gris a des mœurs rustiques et une réputation de séducteur. Il alterne probablement amours ancillaires et propositions galantes.

Début 1386, Jean de Carrouges, qui a guerroyé en Angleterre et en Ecosse, doit s’absenter pour se rendre à Paris et y évoquer ses expéditions. Il est plus intéressé par les affaires militaires que par l’étude des sciences du quadrivium ! Il confie son épouse à sa mère, mais cette dernière doit elle aussi s’absenter. Marguerite de Thibouville se retrouve dès lors seule dans le domaine familial, avec son donjon trapu couronné de mâchicoulis, contrainte à chanter des cantilènes pour s’occuper.


Un jour, deux hommes se présentent au château. Marguerite reconnaît Jacques Le Gris, accompagné par Adam Louvel. Le Gris propose son aide à l’épouse esseulée. Rapidement, il tente de la séduire. Devant son refus, il l’agresse, et tente de la faire taire en la bâillonnant (avec un « petit gant » selon le chroniqueur Froissart). Il la viole, avec la complicité de Louvel. Puis il menace de la tuer si elle révèle les faits à son mari. Carrouges revient en Normandie. Son épouse lui détaille alors l’odieuse agression dont elle a été victime. Vert de rage devant la trahison de Le Gris, Jean de Carrouges voit… rouge ! S’estimant gravement outragé par celui qu’il tenait en amitié, il saisit d’une plainte le comte d’Alençon. Mais celui-ci, après un début d’enquête, refuse de poursuivre la procédure contre son favori, qu’il innocente.


Or, Marguerite est enceinte suite au viol. Carrouges s’en remet alors au Parlement de Paris devant lequel il cite le violeur. Les magistrats vont se livrer à une longue enquête et rendre plusieurs arrêts concernant « Johannem de Quarrouges » et « Jacobo Legris ». Le plaignant est assisté par un célèbre jurisconsulte, Jean le Coq. La cause est difficile car il n’y a pas de témoins. Le Coq vole dans les plumes de l’adversaire, mais ce dernier répond par des coquecigrues.


Dans un arrêt du 15 septembre 1386, le Parlement rend sa sentence : il prescrit une ordalie, un duel à mort, précisant que, selon la chronique, « champ de bataille jusques a oultrance s’en feroit ». Il appartient à Dieu de décider, à travers le sort des armes, si Le Gris est bien l’auteur du viol. Le combat à outrance doit se dérouler en décembre « in campo clauso », en champ clos, à Paris. Le Parlement prend des libertés avec les Édits royaux. En effet, dans son ordonnance de 1306, le roi Philippe le Bel a fortement restreint les cas de duel judiciaire, ne les autorisant qu’à la suite d’un blasphème, d’un meurtre, d’un inceste, ou d’un acte de sodomie. Le Parlement passe outre en ordonnant un duel judiciaire pour viol. C’est la dernière fois dans son histoire que le Parlement ordonne un tel mode de preuve, contesté par l’Église.


Le duel se déroule le 29 décembre 1386 en présence du roi Charles VI dans l’enclos du prieuré parisien de Saint Martin des Champs, réputé pour être l’un des établissements les plus riches de l’Ordre de Cluny. Cinquante ans plus tard, le Premier président du parlement de Paris, Philippe de Morvilliers, l’enrichira encore plus en lui offrant un mobilier somptueux (les éléments restants de cette abbaye constituent en partie le musée des Arts et Métiers dans le troisième arrondissement).


La lice est aménagée, notamment par « grans escharfaulx pour veoir les seigneurs ».


Les deux combattants, parés de leurs armes, la visière « hauchée » (relevée), récitent le serment rituel : « Je jure sur cette vraie figure de la passion de notre vrai Rédempteur Jésus-Christ, et sur ces Evangiles, sur la foi du baptême, sur les très souveraines joies du Paradis, auxquelles je renonce pour les très angoissantes peines d’enfer, sur mon âme, sur ma vie et sur mon honneur, que j’ai bonne, sainte et juste querelle, et, sur ce, je baise cette vraie croix et les saints Evangiles et me tais ».


Le combat, terrible, s’engage. Les deux protagonistes sont blessés. Carrouges profite d’une chute de son adversaire pour lui porter le coup fatal en le transperçant de son épée. Le corps de Le Gris est transporté au gibet de Montfaucon pour y être pendu. Marguerite est ainsi « vengée de l’escuier ». On rapporte que, devenue veuve, elle se réfugie dans un couvent. Cela permet à quelques historiens très minoritaires de mettre en doute la culpabilité de Le Gris et même la réalité du viol.


Les visiteurs qui se rendent à Carrouges (Orne) y découvrent dans un cadre bucolique un élégant châtelet, des briques en panneresse et en boutisse, quelques archères, une tour de chartrier, et une rare pierre à dîme. Ils y cherchent en vain les fantômes de Jean, Jacques et Marguerite. Mais le mystère de leur affaire continue à se refléter dans l’eau verte des douves impassibles.


 


 


Étienne Madranges,

Avocat à la cour,

Magistrat honoraire


 


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