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Journal Spécial des Sociétés
Salon Livres, Justice & Droit - Magistrats, avocats, journalistes :« un trio capable du meilleur comme du pire »
Publié le 14/04/2018

La faculté de droit de Toulon organisait pour la troisième année consécutive le Salon Livres, Justice & Droit, les 16 et 17 mars derniers. Le temps d’un débat, Olivier Lambert, président du tribunal d’instance de Toulon, a invité Olivier Leurent, magistrat ; Pascale Robert-Diard, journaliste ; et Olivier Morice, avocat, à croiser leurs regards sur les relations qui lient – et, souvent, délient – leurs professions.



La conférence « Regards croisés sur les relations entre magistrats, avocats et journalistes », animée par le président du tribunal d’instance de Toulon Olivier Lambert, est partie d’un constat : la médiatisation des réformes de la justice et des grands procès, exacerbée depuis les années 90, a donné naissance à une relation ambiguë entre les différents acteurs des systèmes judiciaire et médiatique. « Le trio journalistes-magistrats-avocats est capable du meilleur comme du pire », a reconnu en préambule le directeur de l’École nationale de la magistrature (ENM), Olivier Leurent. Capable du meilleur ? Notamment en vertu des objectifs communs qu’il poursuit : « concourir à la démocratie et à la recherche de la vérité », a estimé le magistrat.  Des objectifs, mais aussi, selon lui, des valeurs convergentes, telles que le respect de l’intimité et de la présomption d’innocence ; « un tronc commun d’obligations déontologiques proches ». « Avec une synergie dynamique et positive, on peut faire des miracles ! », a assuré l’ancien président de cour d’assises, récipiendaire en novembre 2016 du prix Pierre Drai, qui récompense l’engagement en faveur du rapprochement entre magistrats et avocats.


Cette « synergie », Olivier Morice en a également fait état. « La profession de journaliste a été reconnue par la CEDH comme fondamentale, et c’est vrai : ce sont des “chiens de garde”, des observateurs qui nous aident à mieux percevoir la réalité de la justice. Les magistrats, eux, sont là pour rendre la justice. Et nous autres avocats, nous sommes des acteurs occupant un rôle central dans l’administration de cette justice », a observé l’avocat pénaliste, qui a par ailleurs témoigné d’une volonté unanime entre ces différents acteurs de « créer des passerelles », en dépit de « fonctions très différentes ».


Plus que des passerelles, Pascale Robert-Diard a mentionné des liens si étroits qu’ils évoqueraient presque un « couple à trois », fait d’alliances mais aussi de contre-alliances, a appuyé la chroniqueuse judiciaire : « Le journaliste est toujours soit trop proche de l’un, soit trop proche de l’autre. Quand il est trop proche des magistrats, les avocats chargés de la défense du prévenu vont le haïr, et vice-versa ».



« Certains journalistes s’improvisent juges d’instruction »


Pascale Robert-Diard a nuancé : elle-même, en tant que chroniqueuse, s’assied « dans un coin de la salle », assiste au procès, et raconte ce qu’elle voit, ce qu’elle entend. Mais pour les journalistes enquêteurs, c’est une autre histoire. « Certains journalistes peuvent avoir des comportements professionnels qui vont nous hérisser, notamment quand ils se substituent au juge et développent des comportements d’investigation, comme s’ils s’improvisaient juges d’instruction mais sans Code d’instruction pénale : ils mènent une enquête parallèle en temps réel, alors même que des policiers et des gendarmes se trouvent sur le terrain », a pointé Olivier Leurent, faisant notamment écho à l’affaire Alexia Daval, lors de laquelle la procureure de la République de Besançon, en février dernier, après avoir dénoncé la « surenchère médiatique » autour du meurtre de la jeune femme par son mari, avait dû rappeler les grands principes du contradictoire et de la présomption d’innocence.


Ainsi, quand le trio dysfonctionne, « il peut dysfonctionner gravement, au préjudice des libertés individuelles, de l’honneur des concitoyens et de l’atteinte à la présomption d’innocence », en contradiction totale avec les grands principes qu’il est supposé partager et respecter, a déploré Olivier Leurent. Le magistrat l’a constaté : lorsque ces principes sont bafoués, et qu’une affaire se termine par la relaxe, l’acquittement ou le non-lieu, « ceux qui en bénéficient ont l’impression de rester d’éternels coupables ».



« Des manquements à la déontologie qui aboutissent à des catastrophes »


« Nous avons tous en tête des manquements à la déontologie qui aboutissent à des catastrophes », a par ailleurs souligné le directeur de l’ENM, avant de passer en revue le traitement de certaines affaires dans lesquelles l’immixtion des médias a eu un impact particulièrement préoccupant. Olivier Leurent s’est notamment arrêté sur le cas de l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes, rappelant que le journaliste Dominique Rizet avait divulgué en direct pour BFM-TV, durant l’assaut du terroriste Amedy Coulibaly, le 9 janvier 2015, le lieu où s’étaient réfugiés six clients du magasin – clients qui avaient ensuite reproché au média de les avoir « mis en danger ». Olivier Leurent est également revenu sur le renvoi du procès de Georges Tron par la cour d’assises de Seine-Saint-Denis en décembre dernier, en raison de la diffusion d’un numéro d’Envoyé Spécial consacré à l’affaire. Les avocats défendant l’ancien secrétaire d’État Georges Tron, jugé pour viols et agressions sexuelles, avaient en effet accusé France 2 d’avoir réalisé un reportage contenant « vingt-cinq minutes à charge sans connaissance du dossier » avec « un avocat de la partie civile qui parle » et « un témoin qui dépose dans la presse avant de déposer devant [eux] ». « Cela a fortement porté atteinte à la sérénité des débats », a regretté le magistrat, qui a également pointé un « transfert problématique du débat judiciaire vers le médiatique ».


Sur ce point également, Olivier Morice a témoigné de l’« indignité » dont peuvent faire preuve certains médias. « Cette indignité, je l’ai notamment vécue pendant le procès Merah. L’alpha et l’oméga de notre serment, ce sont la dignité et l’humanité. On peut être rugueux, on peut avoir une défense viscérale, acharnée pour défendre les clients de part et d’autre, mais il y a un moment où il faut savoir respecter la dignité de la personne dans la salle d’audience. Et à force d’avoir des salles d’audience qui se transforment en spectacles à l’intérieur et en dehors de la salle d’audience, on perd toute crédibilité, a martelé l’avocat. Quand on se fait filmer pendant le procès et qu’on voit défiler comment va être mise en place la stratégie de défense alors même que le procès est en cours, moi je trouve qu’il y a là de l’indignité, et je reproche aux journalistes de la cultiver ».


Un besoin de rendre compte à tout prix qu’Olivier Leurent relie au culte de la transparence entretenu par les citoyens. « Notre société ne supporte plus le secret », a-t-il lancé, faisant allusion à l’ouvrage Mortelle transparence de Denis Olivennes et Mathias Chichportich, qui dénoncent un « poujadisme digital » ou encore un « soft totalitarisme » et défendent le droit à garder sa vie privée.




« Un avocat n’a pas à trahir la foi du palais »


Olivier Morice a également porté un regard critique sur sa propre profession, et s’est dit « particulièrement frappé par l’ignorance en matière de règles des obligations déontologiques des magistrats ». « J’ai l’impression que les magistrats connaissent bien mieux nos règles que l’inverse. Or, les règles déontologiques des magistrats sont essentielles, car elles nous permettent de faire respecter notre cadre d’intervention », a-t-il en outre affirmé. Olivier Morice a également admis que les avocats n’étaient pas non plus à l’abri de briser certains principes. Il a notamment évoqué, à son tour, l’affaire Tron, sous l’angle cette fois de la violation de la foi du palais, cette « parole d’honneur » qui lie avocats et magistrats. Rappelons que lors d’une discussion informelle en décembre dernier entre l’avocat général, les avocats de la défense et des parties civiles et le président de la cour, Régis de Jorna, ce dernier avait fait part de ses états d’âme, soulignant le problème que posait la diffusion d’une émission qui reprenait la parole des plaignantes, et qui mettait également en cause la façon dont il avait interrogé l’une d’entre elles. Il s’était entre autres questionné sur la pression que cela pouvait exercer sur les interrogatoires à venir, et avait indiqué qu’une femme aurait peut-être été plus apte à juger une telle affaire. À la reprise des débats, Éric Dupond-Moretti, l’un des avocats de Georges Tron, s’était appuyé sur les propos du président pour justifier sa demande de renvoi du procès. Les avocats de la partie civile s’en étaient indignés ; lui, avait rétorqué que la foi du palais avait une limite : « l’intérêt supérieur de celui qu’on défend ».


Une position partagée par Pascale Robert-Diard : opérant un parallèle, la chroniqueuse a considéré qu’il arrivait fréquemment à des journalistes de « griller le off », car ces derniers considèrent que l’intérêt du média l’emporte sur le off promis à leur source. « L’opinion ne supporte pas que quelque chose soit dit et non assumé, de relation privilégiée. Ce n’est pas un off brisé ou une foi du palais brisée qui va avoir des conséquences sur tout le monde », a-t-elle tempéré, tandis qu’Olivier Morice a tenu à exprimer son profond désaccord : « À mes yeux, c’est une violation manifeste de la loi qui nous a totalement décrédibilisés devant l’opinion publique. Pour moi, la foi du palais est une chose fondamentale. Lorsqu’un magistrat se confie sur un dossier en faisant comprendre qu’il le fait sous la foi du palais, un avocat présent n’a pas à la trahir ».



« Des comportements de surmédiatisation du magistrat »


Dans leurs relations avec avocats et journalistes, certains magistrats occupent parfois une place ambiguë, qui peut leur être reprochée. Si traditionnellement, le ministère de la Justice – l’un des derniers ministères à avoir mis en place un service d’information et de communication dans les années 90 – était distant des journalistes, la médiatisation croissante de la justice l’a placé devant l’obligation de rendre des comptes. Aujourd’hui, les magistrats sont souvent amenés à communiquer sur les grands procès en cours. À cet égard, Olivier Leurent n’a pas hésité à blâmer ses pairs d’« incarner parfois un contentieux dans les médias, tellement, qu’ils deviennent les militants d’une cause ».


Ce dernier a par ailleurs regretté la communication autour de la personne du procureur. « On voit se développer des comportements de surmédiatisation du magistrat, qui recherche une starmania personnalisée », a-t-il regretté. Sur ce point, Olivier Morice, qui a estimé qu’il était « du devoir de l’avocat (…) de critiquer les dysfonctionnements de la justice », a abondé dans le sens du directeur de l’ENM. « Du fait de l’ultra-médiatisation, nous sommes confrontés à une réalité du phénomène judiciaire, et du phénomène de la communication faite par le procureur. Or, trop souvent, nous, avocats, reprochons certaines communications faites par le procureur. Sa parole est considérée par les journalistes comme parole d’évangile : à partir de ce moment, elle est propulsée auprès de l’opinion publique avec une virulence qui peut causer des dégâts dévastateurs ».


Pascale Robert-Diard a pour sa part fait état de relations tendues avec les magistrats :


« Il y a eu des “grands brûlés” chez les magistrats depuis l’affaire d’Outreau : après ça, les relations avec la presse ont été presque impossibles, ils la considéraient comme une ennemie ». La chroniqueuse judiciaire s’est dite « frappée par leur acrimonie » à l’égard des journalistes. « Ils nous ont fait beaucoup de reproches, notamment d’être incompétents, d’être trop dépendants, d’aller trop vite, de ne pas connaître notre métier. C’est vrai qu’il y a eu des erreurs, mais eux ne connaissent pas non plus le nôtre, de métier », a-t-elle argué. Pascale Robert-Diard a toutefois admis que les choses étaient « en train de changer » : « les magistrats sont un corps qui s’ouvre, mais qui a besoin de s’ouvrir encore davantage ».


Olivier Leurent a de son côté reconnu qu’il pouvait y avoir atteinte de l’autorité judiciaire au secret professionnel de l’avocat ainsi qu’au secret des sources des journalistes. « Il peut y avoir alors des crispations lorsque l’on cherche à connaître l’origine d’une information. Mais il est indispensable que les journalistes puissent bénéficier du secret des sources, et les avocats du secret professionnel », a martelé le directeur de l’ENM.



« Une incompréhension sur la mission profonde des avocats »


Olivier Morice a par ailleurs témoigné d’une « incompréhension des magistrats » sur la « mission profonde » des avocats : « notre mission profonde n’est pas de faire preuve d’impartialité. Nous sommes là pour défendre une cause, des intérêts, une stratégie de défense, et il est essentiel que cette stratégie soit accueillie par les magistrats qui doivent nous entendre mener cette défense ». « Souvent, il peut y avoir des frictions importantes dans le cadre de l’exercice de notre mission, car nous ne nous sentons pas écoutés dans ce que nous voulons défendre », a-t-il ajouté. Face à cela, l’avocat a avoué que les avocats pouvaient tomber dans un certain nombre de dérives, notamment de ne plus critiquer nécessairement le bon fonctionnement de la justice mais de « tomber dans des attaques ad hominem, qui sont, évidemment, inacceptables », a indiqué Olivier Morice, faisant entre autres référence à Francis Szpiner, avocat de la famille d’Ilan Halimi, qui avait écopé en 2013 d’un « avertissement disciplinaire » pour avoir qualifié l’avocat général Philippe Bilger de « traître génétique » lors du premier procès du « gang des barbares », et dont la CEDH avait jugé en janvier dernier que cela ne correspondait pas à une critique objective reposant sur une base factuelle.


Ce manque d’écoute, Olivier Leurent s’en est dit conscient. Il l’a toutefois justifié par la charge de travail importante qui pèse sur les épaules des magistrats : « Quand il y a beaucoup de jugements à rendre, beaucoup de dossiers, c’est vrai que nous sommes moins patients dans l’écoute des avocats. Il faut dire que la charge de travail a augmenté chez les magistrats, à cause du non-remplacement d’un magistrat sur deux pendant cinq ans et du papyboom ». Le magistrat a également fait état de « lieux de justice déshumanisés », notamment en raison du renforcement des consignes sécurité. « Nous échangeons à coups de mails, nous mettons en état numériquement, nous avons moins d’occasions d’échanger… Pourtant, nos relations sont par essence professionnelle profondément humaines, et avons besoin de pouvoir nous parler ! » a-t-il appuyé. Le directeur de l’ENM a néanmoins mis en avant la volonté quasi unanime d’améliorer les relations entre les avocats et les magistrats. Ce qui passe, notamment, par la formation, a-t-il assuré, clin d’œil aux propos d’Éric Dupond-Moretti, qui, lors de l’émission « Le monde en face », diffusée le 6 septembre dernier sur France 5, avait proposé la suppression de l’ENM. « À l’ENM, on essaie de sensibiliser les futurs magistrats à l’importance de l’écoute réciproque, du respect réciproque. Les futurs magistrats partent en cabinet d’avocats après avoir prêté serment : ils reçoivent des clients, plaident en correctionnelle, regardent l’institution judiciaire fonctionner et dysfonctionner à travers le regard de l’avocat. Ce stage est préparé en amont avec les élèves-avocats et, quand ils en reviennent, ils font un débriefing avec les avocats, afin d’exprimer ce qu’ils ont vu », a expliqué Olivier Leurent. Par ailleurs, a-t-il détaillé, l’ENM héberge un certain nombre de conférences où les bâtonniers viennent expliquer leur rôle, ainsi que des simulations. L’école propose aussi des ateliers de media training, afin d’obliger les élèves-magistrats à se mettre en situation de devoir communiquer, a précisé le magistrat. Et de conclure : « Il faut développer les bonnes pratiques professionnelles ; faire en sorte que les conditions de travail de nos partenaires de justice soient bonnes. Nous sommes trop liés dans un processus démocratique pour décider que nos relations doivent rester simplement institutionnelles ».



 


Bérengère Margaritelli


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