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Journal Spécial des Sociétés
Biodiversité, climat, santé humaine : pourquoi les trois sujets sont indissociables
Publié le 15/09/2021 11:38

La prise de conscience des effets d’ores et déjà majeurs du dérèglement climatique occulte quelque peu la mise en péril de la santé humaine et les effets délétères de la perte de biodiversité. Certains seraient même prêts à sacrifier, sur l’autel de la lutte contre le changement climatique, la préservation de la biodiversité.

Comme on le verra dans l’examen plus attentif des textes, le raisonnement en silo a vécu.
Il faut en effet comprendre que biodiversité et santé, biodiversité et climat ont des interactions majeures, de telle sorte que ces trois domaines ne peuvent plus être appréhendés séparément.

 

 

L’état des lieux de la biodiversité est accablant

Les rapports nombreux et convergents s’accumulent. Nous sommes entrés dans la sixième extinction des espèces et les causes sont parfaitement connues.

Rapports du WWF, de l’UICN, du Parlement européen, de l’IPBES, tous soulignent le niveau catastrophique de la biodiversité. Au cours des 40?dernières années, les activités humaines ont entraîné une diminution de 60?% des populations mondiales d’espèces sauvages (voir rapport WWF 2018) ; les trois quarts de la surface de la planète ont été altérés (rapport IPBES 2019). La situation française n’est pas plus brillante : le bilan dressé par l’UICN (rapport liste rouge UICN du 3?mars 2021) révèle que 187?espèces ont disparu et 2 430?sont menacées.

La question est bien entendu de nature écologique et éthique, mais elle est également de nature économique. Le rapport de la Commission européenne souligne que les services écosystémiques d’une valeur de 3 500?à 18 500?milliards d’euros ont été perdus chaque année entre 1997 et 2011 en raison de la modification de l’occupation des sols, et que la dégradation des sols a entraîné des pertes de 5 500 à 10 500 milliards d’euros par an. L’appauvrissement de la biodiversité engendre une baisse des rendements agricoles et des captures en mer des pertes économiques, aggravées par les inondations et autres catastrophes naturelles. La perte de nouvelles sources potentielles de médicaments est également à prendre en considération (rapport OCDE 2019 sur la biodiversité : finances et exemples économiques pour l’action), comme la déforestation dans la mesure où les forêts abritent 80 % de la biodiversité de la planète et couvrent 30 % de sa surface. Elle constitue la menace la plus sérieuse pour 85 % des espèces menacées ou en danger. Entre 2010 et 2020, 58 % des animaux vertébrés ont disparu de la surface de la terre en raison de la déforestation. De plus, les forêts rendent de très importants services écosystémiques (air pur, régulation des flux hydriques, réduction du carbone, protection des sols contre l’érosion due au soleil et au vent, abri pour les habitats de la faune et de la flore, restauration des terres dégradées et résilience au changement climatique). Ainsi, la seule régulation naturelle des flux hydriques dans les forêts représente entre 1 360?et 5 235?dollars par hectare et par an. Il faut ajouter à cela que la déforestation a des conséquences dramatiques, comme on le verra ci-dessous, sur le dérèglement climatique.










Il s’agit aujourd’hui non seulement d’arrêter la catastrophe mais aussi de mettre en place les politiques de restauration des écosystèmes.

Les causes de cette situation sont bien connues et catégorisées au nombre de cinq :

changement dans l’utilisation des terres et de la mer ;

surexploitation ;

changement climatique ;

pollution en particulier due aux pesticides ;

espèces exotiques envahissantes.

Cet état des lieux très succinct permet immédiatement de comprendre les liens entre climat et biodiversité

 

 

Les interactions climat / biodiversité

Les interactions entre la biodiversité et le climat sont telles que le GIEC et l’IPBES ont publié, le 10?juin 2021,?un premier rapport commun pour souligner qu’ « aucun de ces enjeux ne sera résolu avec succès s’ils ne sont pas abordés ensemble ». Pour avoir favorisé la question climatique dont les effets étaient davantage ressentis, la question de la biodiversité est souvent occultée, en tous cas passée au second plan. Or, « Des politiques de réduction des émissions ambitieuses permettent de protéger la biodiversité, et les contributions apportées par la nature permettent d’atténuer le changement climatique », résume le professeur Hans-Otto Pörtner, co-président du comité scientifique. Pour la professeure en écologie humaine Pamela McElwee de l’université Rutgers (États-Unis), « Pendant longtemps, nous avons envisagé le climat et la biodiversité comme deux choses différentes… Les politiques ont également suivi cette trajectoire […]. Le climat a progressivement pris plus d’importance, d’après moi parce que l’on en ressent les effets alors que les feux en Australie peuvent paraître plus lointains. Les deux sont pourtant intimement liés. »

Il existe un cercle vicieux entre dérèglement climatique et perte de biodiversité. La chaleur et la sécheresse sont à l’origine de méga feux de forêt, comme ceux que nous avons connus au cours de l’été, lesquels libèrent du CO2 qui renforce le dérèglement climatique. C’est en effet un cercle vicieux : la sécheresse favorise les feux de forêts qui libèrent du CO2 dans l’atmosphère et amplifient à leur tour le réchauffement climatique.

 

 

En quoi le changement climatique a-t-il une incidence sur la biodiversité ?

Le changement climatique est devenu la troisième cause de perte de biodiversité derrière l’exploitation des milieux naturels par l’homme et les prélèvements directs. Il a des effets immédiats sur les espèces : « modification des rythmes biologiques, des aires de répartition des espèces, du fonctionnement des écosystèmes, des chaînes trophiques, les cycles biogéochimiques et les services écosystémiques. » explique Isabelle Chuine (changement climatique et biosphère, Académie des sciences, volume 352, 2020). Les conséquences en sont considérables : risque de disparition de 6?espèces sur 10?du fait de la désynchronisation, extinction locale d’espèces dans les aires chaudes avec une très grande vulnérabilité des espèces vivant dans les régions polaires ou aux étages subalternes. A ceci s’ajoute le fait que la végétation est fortement compromise dans de nombreuses régions du globe à cause des inondations et des sécheresses. Les modèles prévoient que 5?% des espèces seront en risque d’extinction totale avec réchauffement à 2°C et 16?% avec un réchauffement à 4°C.

En effet, par une forme de cercle vicieux, les impacts sur les espèces se retournent contre le climat : la végétation terrestre est une composante importante du système climatique, et, par voie de conséquence, tout dysfonctionnement de la végétation entraîne des modifications des flux. Ainsi, par exemple, l’augmentation des ligneux dans la toundra de l’Arctique diminue l’albédo de la surface et, à terme, amplifie le réchauffement climatique, lequel entraîne une augmentation de l’activité de photosynthèse des plantes mais accroît aussi la respiration des plantes qui consomment davantage d’oxygène avec donc des bilans carbone qui se modifient.

Mais le plus grave vient très probablement des conséquences du réchauffement du permafrost, qui est en capacité de libérer des millions de tonnes de méthane, et surtout de la baisse de capacité des puits de carbone que constituent la forêt et l’océan. Le dernier rapport du GIEC met en lumière le fait qu’alors que 55?% des émissions de gaz à effet de serre sont aujourd’hui stockées par les puits de carbone, il pourrait n’y en avoir plus que 30?à 35?% à terme. Ainsi, la perte de biodiversité du fait de la modification des océans d’une part, de la déforestation et de la plantation d’arbres vulnérables à la sécheresse et aux parasites au motif de compenser les émissions des effets de serre d’autre part, a-t-elle un impact direct sur l’aggravation de la situation climatique.

Biodiversité et climat sont donc indissociables. Il en va de même des interactions entre santé humaine et biodiversité.

 

 

Les interactions santé / biodiversité

La pandémie de Covid-19?a été l’occasion de mettre en lumière les liens entre perte de biodiversité, zoonoses et pandémies. L’IPBES prévient, dans un rapport publié en octobre 2020,?que « des pandémies apparaîtront plus rapidement, causeront plus de dommages à l’économie et tueront plus de personnes que le virus actuel. »

Les experts soulignent que 70 ?% des maladies émergentes et presque toutes les pandémies communes sont des zoonoses ; ils estiment à 1,7?million le nombre de virus non découverts actuellement présents chez les mammifères et les oiseaux dont plus de 600 000?pourraient avoir la capacité d’infecter les humains. La Fondation pour la recherche sur la biodiversité souligne la corrélation entre la perte de biodiversité à toute allure (1?million d’espèces vivantes menacées) et l’apparition de 35?nouvelles maladies chaque année. Or, la destruction des milieux naturels et le changement d’usage des sols sont des facteurs de développement des zoonoses. « Si l’habitat d’une espèce et ses ressources alimentaires s’amenuisent, elles peuvent être amenées à se rapprocher de l’homme, ce qui facilite le passage d’agents pathogènes de l’animal à l’humain », prévient Hélène Soubelet, directrice de la fondation pour la recherche de la biodiversité (Essentiel santé magazine du 15 mars 2021).

Les pratiques agricoles jouent également un rôle important dans l’émergence des nouvelles maladies infectieuses et en particulier l’élevage intensif. La promiscuité et le stress diminuent l’immunité, l’absence d’accès à une alimentation diversifiée, une érosion génétique chez les animaux sont autant de facteurs conduisant à une diffusion extrêmement rapide des pathologies.

Le réchauffement climatique lui-même influence également les espèces et la diffusion de certaines zoonoses, en particulier celles qui sont dues aux moustiques et qui augmentent avec la température.

La prolifération d’espèces invasives est un facteur supplémentaire de diffusion de maladies, comme l’écureuil de Corée à l’origine des tiques, elles-mêmes agents de la maladie de Lyme.

Les liens entre le changement climatique et la santé induisent un cercle vicieux : l’expansion des insectes vecteurs de microbes infectieux résulte de la hausse des températures, des sécheresses qui incitent à stocker l’eau dans des citernes entraînant une prolifération des moustiques, et les pluies créant des points favorables à leur développement. La dengue, la fièvre jaune, l’encéphalite de West Nile, l’encéphalite étatique, la fièvre de chikungunya sont autant d’exemples de maladies déjà développées qui vont augmenter avec le changement climatique. Et bien entendu, l’impact du changement climatique très important sur l’eau et donc sur la nourriture induit le développement de la malnutrition et de la dénutrition qui elles-mêmes facilitent le développement des pathologies.








 

 

L’impérieuse nécessité de raisonner globalement

Il résulte donc de tout ce qui précède que changement climatique, biodiversité et santé humaine ne peuvent être désormais séparés des approches scientifiques, économiques, politiques, et juridiques.

D’une part, le rapport de l’IPBES et du GIEC témoigne de la nécessité d’améliorer les connaissances sur les effets potentiels nuisibles des moyens mis en place dans un domaine sur les autres. La recherche devient majeure sur les interactions.

Les conséquences économiques majeures résultant des dégâts, qu’ils soient d’origine climatique, sanitaire, ou de biodiversité, imposent des modalités de calcul internalisant les coûts externes et essayant de définir à défaut d’un optimum collectif, la solution la moins onéreuse à court et à long termes.

Ensuite, les décisions à prendre excluent tout raisonnement en silo. Il n’est en effet plus possible de penser dérèglement climatique sans penser également biodiversité et santé. Cela signifie en particulier que les études d’impact préalables à la prise de décision doivent intégrer non seulement les effets sur chacun de ces domaines, mais les effets cumulés et interactifs qui peuvent résulter du projet étudié.

Enfin, cette évolution a bien entendu des conséquences juridiques. Le règlement taxonomie (UE) 2020/852?a été publié au Journal Officiel de l’Union européenne en juin 2020. S’agissant des règlements, il n’a pas à être transposé en droit interne, puisque à la différence d’une directive, il s’applique directement à tout acteur européen, sans avoir besoin d’une transposition dans le droit des États membres.

La nouvelle politique européenne de taxonomie s’inscrit dans cette logique puisqu’un investissement durable n’est pas seulement un investissement fait dans un domaine utile à la transition écologique ; un investissement durable est aussi un investissement qui ne nuit pas aux autres domaines concernés par la transition écologique. Les six domaines concernés sont les suivants :

lutte contre le dérèglement climatique ;

adaptation au dérèglement climatique ;

économie circulaire ;

protection de la biodiversité et des écosystèmes ;

prévention et réduction de la pollution ;

utilisation durable et protection des ressources marines et halieutiques.

Ainsi, à titre d’exemple, une compensation de tonnes de CO2?émises à l’occasion d’une activité qui se ferait par la plantation d’arbres ne résistant pas la sécheresse ou développant la présence d’insectes nuisibles à la santé humaine n’est pas acceptable. Les nouvelles règles qui se sont mises en place au niveau communautaire impactent désormais la finance.

De la même manière, un investissement en faveur de la protection de la biodiversité qui aurait pour effet de développer des espèces invasives ou nuisibles pour la santé humaine n’est pas possible.

Les conséquences de cette nouvelle approche sont considérables, bien entendu sur le plan des financements publics, mais également pour les entreprises qui sont soumises aux exigences de reporting extra-financier dans le cadre de la directive sur la publication d’informations non financières, c’est-à-dire les entités d’intérêt public et les entreprises visées à l’article 8?du règlement taxonomie. Le règlement taxonomie ne prévoit donc que les produits financiers ayant un objectif d’investissement durable (Article 9?et les produits intégrants des caractéristiques environnementales ou sociales (Article 8), devront publier des informations sur leur contribution aux six?objectifs de la durabilité ainsi que des informations sur l’alignement de leur portefeuille avec les principes de la taxonomie.

Cette nouvelle appréhension de la santé globale, et plus largement du défi global du vivant, transforme complètement les politiques qui devront être menées, les fonds qui devront être investis, les choix collectifs et individuels qui devront être opérés. Dans ce contexte, la question de la biodiversité a rejoint en importance celle du climat et de la santé humaine.



Corinne Lepage,

Avocate à la Cour,

Huglo Lepage Avocats




 

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