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Journal Spécial des Sociétés
État des lieux du sexisme en France - Une idéologie encore largement tolérée ?
Publié le 04/02/2019

Le 17 janvier dernier, le Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes a publié un rapport faisant l’état des lieux du sexisme en France, le premier en la matière. S’intéressant plus précisément à deux manifestations du sexisme du quotidien, l’humour et les injures, le Haut Conseil y formule également un certain nombre de recommandations – comme le fait de proposer à l’ONU une Journée Internationale à la lutte contre le sexisme – visant à faire reculer le sexisme dans notre société.



Suite au mouvement de libéralisation de la parole de la femme lancé par le mouvement #MeToo, l’Égalité entre les femmes et les hommes – déclarée grande cause nationale par le président de la République en novembre 2017 – semble plus que jamais intéresser les pouvoirs publics, comme l’illustre ce premier rapport réalisé par le Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes, publié mi-janvier.


« La loi relative à l’égalité et la citoyenneté du 27 janvier 2017 a en effet confié au Haut Conseil à l’Égalité la mission d’élaborer et de remettre "tous les ans, au Premier ministre et au ministre chargé des droits des femmes un rapport sur l’état du sexisme en France. Ce rapport est rendu public". (Article 181) », rappelle le Haut Conseil en préambule de son rapport. Aussi, et pour la première fois, une institution est en charge de réaliser un travail de mesure et d’analyse du sexisme.


Dans cette première publication, ce dernier s’est particulièrement concentré sur un sexisme dit « du quotidien », en se focalisant sur deux manifestations « perçues comme banales, qui mettent en tension la lutte contre le sexisme et la liberté d’expression, et qui bénéficient d’une grande tolérance sociale : l’humour et les injures ». Ces manifestations participeraient à la large tolérance dont bénéficie le sexisme : en effet, seulement 2,9 % des actes sexistes font l’objet d’une plainte, et une plainte sur cinq conduit à une condamnation.


 


Un sexisme quotidien


Comme le Haut Conseil le précise, « le sexisme est une idéologie qui repose sur le postulat de l’infériorité des femmes par rapport aux hommes, d’une part, et d’autre part, est un ensemble de manifestations des plus anodines en apparence (remarques) aux plus graves (viols, meurtres). Ces manifestations ont pour objet de délégitimer, stigmatiser, humilier ou violenter les femmes et ont des effets sur elles (estime de soi, santé psychique et physique et modification des comportements) ».


Pouvant s’exprimer sous diverses formes (propos, atteinte à l’autonomie, atteinte à l’intégrité, discrimination…), le sexisme peut être orienté de façon individuelle, ou s’exprimer de façon plus globale à travers les normes sociales établies. Aussi, l’utilisation du masculin dans la langue française, les contes et histoires, mais aussi les décisions et dépenses publiques ont tendance à participer au renforcement du caractère idéologique du sexisme, « c’est-à-dire relevant d’un système d’idées, d’opinions et de croyances ».


En 2019, la France compte pas moins de 34 598 168 femmes et 32 394 531 hommes (source : Population par sexe et groupe d’âges en 2019, Insee - 15/01/2019) ; les femmes représentent ainsi 51,6 % de la population française, une place qui, pourtant, n’empêche pas l’expression d’un sexisme quotidien, dans la rue, en politique ou au travail, massivement commis par des hommes sur des femmes. En effet, « 89 % des victimes d’actes sexistes sont des femmes et 91 % des mis en cause sont des hommes ». Aussi, en 2017, elles étaient 1,2 million de femmes à déclarer avoir subi une injure sexiste, soit près d’une femme sur 20, affirment les rapporteurs.


D’autres chiffres sont mis en avant dans cet état des lieux : quatre femmes sur dix indiquent avoir dernièrement été victime d’une injustice ou d’une humiliation en raison du fait d’être une femme, et 83 % des français pensent que les femmes subissent des injustices et des violences spécialement parce qu’elles sont des femmes (80 % des hommes ; contre 72 %, il y a deux ans). Enfin, en 2017, 28 398 personnes ont été condamnées pour des infractions correspondant à des actes sexistes, représentant une plainte sur six (17 %).


 


Rire des femmes… ou contre les femmes ?


L’humour et les injures sexistes sont les deux axes principaux choisis par les rédacteurs du rapport. Manifestations du sexisme du quotidien, il semblerait qu’ils bénéficient « d’une grande tolérance sociale » : « Cette tolérance contribue, pourtant, à consolider l’entre-soi "masculin", à entretenir un climat d’hostilité contre les femmes et entre femmes elles-mêmes, à dévaloriser l’image que les femmes ont d’elles-mêmes, à renforcer les stéréotypes de sexe, et ainsi à légitimer les inégalités », s’inquiètent les rapporteurs. Banalisées, ces manifestations n’en demeurent pas moins inquiétantes, car rire des femmes, ou contre les femmes, c’est généralement les réduire « à un objet sexuel ou disqualifié », expliquent les auteurs du rapport. Et les chiffres sont éloquents ! Une étude menée en novembre 2017, sur un échantillon de chroniques humoristiques des matinales radios les plus écoutées, sur les trois vidéos les plus vues des deux Youtubeurs les plus populaires (Cyprien et Norman), ainsi que sur les « blagues du jour » du site blague.info assure qu’une large place est, dans ce contenu, offerte aux blagues sexistes. Ainsi, 71 % des chroniques radio analysées, 5 des 6 vidéos les plus populaires des Youtubeurs choisis et un tiers des « blagues du jour » du site blague.info utilisent le sexisme comme levier humoristique. Au total, « le sexiste est mobilisé par plus de la moitié des contenus humoristiques analysés » résume le rapport. Alors qu’un tiers des hommes affirment rire aux blagues sexistes, seulement 15 % des femmes les trouvent toutefois drôles ; et plus d’une femme sur 2 (54 %) exprime, en réaction, « un jugement négatif ».


 


Les injures sexistes faiblement condamnées


« Salope », « pute », « connasse ». Dans respectivement 27, 21 et 16 % des cas, ces mots sont prononcés lorsqu’une femme est insultée, le plus souvent par des anonymes, dans la rue et dans les transports en commun. Condamnables par la loi, les injures sexistes publiques semblent toutefois bénéficier, encore d’une forte indulgence.


« Les injures sexistes publiques sont en effet passibles d’un an d’emprisonnement et 45 000 euros d’amende. Pourtant, 6 % des femmes se déplacent au commissariat de police et de gendarmerie, et seules 3 % des injures font in fine l’objet d’une plainte » déplorent les auteurs du rapport, qui rappellent qu’ « en 2017, quatre condamnations pour injures sexistes ont été prononcées. »


Aussi, même si le Haut Conseil à l’Égalité soulève une évolution, il regrette toutefois la faible mobilisation du droit et le peu de condamnation de la Justice lorsqu’il s’agit d’une affaire ayant trait au sexisme. Dans ce contexte, il ne manque pas d’alerter « sur l’urgence de renforcer la connaissance de ce qu’est le sexisme, pour faire décroître le niveau de tolérance du grand public, des victimes et des témoins, avec l’objectif de faire reculer les actes sexistes ».


 



 


Les 24 recommandations formulées par le Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes



Mieux mesurer le sexisme


1. Assurer le financement d’une enquête d’opinion annuelle sur le sexisme, dont les données pourraient utilement alimenter les futures éditions du rapport sur le sexisme du Haut Conseil à l’Égalité.


2. Construire, en miroir de l’enquête de victimation Cadre de Vie et Sécurité (CVS), une première enquête sur le niveau d’adhésion au sexisme, qui interroge notamment chacun.e sur les actes sexistes qu’il ou elle réalise, éventuellement inconsciemment.


3. Travailler au rapprochement des données entre les ministères de la Justice et de l’Intérieur, afin de pouvoir suivre le traitement des manifestations du sexisme tout au long de la chaîne judiciaire, depuis la plainte jusqu’à l’élucidation.


4. Rendre publiques et accessibles les données officielles relatives au sexisme et ses manifestations (prévalence, dénonciation, condamnation) :


- des ministères (enquête de victimation, données administratives, etc.), en particulier des ministères de l’Intérieur, de la Justice et de l’Éducation nationale ;


- et de toutes organisations proposant des procédures de recours alternatif ou complémentaire au recours judiciaire (Défenseur des Droits, Conseil Supérieur de l’Audiovisuel, instances disciplinaires des ordres professionnels ou d’établissements de l’enseignement supérieur, réseaux sociaux, etc.).


5. Diffuser des outils pédagogiques de mesure du sexisme mobilisables au quotidien par toutes et tous : mesure de la répartition du temps de parole lors d’une réunion, mesure de la répartition du partage des tâches au sein du couple, etc.


 


Faire reculer le sexisme en permettant de mieux le comprendre


6. Mener des campagnes de sensibilisation à destination du grand public pour faire comprendre ce qu’est le sexisme et rappeler les manifestations interdites par la loi ainsi que les possibilités de recours existantes (d’ordre judiciaire ou alternatif).


7. Contrôler la mise en œuvre de l’éducation à l’égalité filles-garçons et l’éducation à la sexualité à l’école dans les établissements scolaires via les rectorats.


8. Lancer un grand plan de formation, initiale et continue, à la lutte contre le sexisme, de tout.e agent.e exerçant une mission de service public, en particulier les personnels des forces de l’ordre, de la justice et de l’éducation.


9. Intégrer un module sur la lutte contre le sexisme aux formations initiales dans les écoles de journalisme, de publicité et de communication et dans les établissements d’enseignement artistique.


10. Instituer une journée nationale de lutte contre le sexisme, à l’occasion de laquelle des évènements pourraient mobiliser sur l’ensemble du territoire et un prix de la lutte contre le sexisme pourrait être remis. À l’avenir, le rapport du Haut Conseil pourrait être rendu public à cette occasion.


11. Favoriser une réflexion sur le sexisme et l’humour :


- en intégrant aux statistiques des chaines de télévision qui remontent chaque année au Conseil Supérieur de l’Audiovisuel, la répartition femmes/hommes parmi les humoristes programmés ;


- en réalisant une étude, sur un échantillon significatif de sketches, sur les marques du sexisme et la perception du sexisme dans l’humour ;


- en diffusant la grille d’analyse du sexisme dans l’humour réalisée par le Haut Conseil ;


- en continuant de faire connaître la possibilité de signalement du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel pour tout contenu audiovisuel (programme ou publicité) relevant de préjugés sexistes ou des violences faites aux femmes.


12. Interdire l’affichage public sexiste en l’intégrant dans les marchés publics des villes avec les annonceurs, à l’instar de l’initiative de la Mairie de Paris.


13. Lancer une plateforme web recensant l’ensemble des ressources existantes relatives au sexisme, qu’il s’agisse du droit existant, des possibilités de recours judiciaires ou alternatifs, de ressources pédagogiques, d’outils de mesure et de décryptage du sexisme, etc.


14. Construire un musée national des droits des femmes pour valoriser la mémoire des luttes contre le sexisme, rendre aux femmes leur place dans l’Histoire et développer des contenus pédagogiques à destination du public.


 


Faire reculer le sexisme en condamnant mieux


15. Réaliser une étude sur le traitement des manifestations du sexisme tout au long de la chaine judiciaire, depuis la plainte jusqu’à l’élucidation, pour mieux comprendre les obstacles à la condamnation du sexisme.


16. Renforcer la lutte contre les injures sexistes :


- en lançant des campagnes rappelant l’interdit et les peines associés aux injures sexistes ;


- en formant les forces de sécurité et de justice à reconnaître le caractère sexiste.


 


Accompagner les victimes de sexisme


17. Reconstruire un lien de confiance entre les victimes de sexisme et les forces de sécurité et de justice, en réalisant une étude sur la qualité de l’accueil en commissariat de police et brigade de gendarmerie et tout au long des procédures judiciaires.


18. Renforcer de manière significative le soutien financier aux associations qui accompagnent les victimes de sexisme et/ou qui réalisent des contentieux stratégiques, contribuant ainsi à l’élaboration d’une jurisprudence plus protectrice.


19. Conduire une étude sur l’accessibilité et l’efficacité des procédures de recours alternatifs à la procédure judiciaire, tels que celles confiées au Conseil Supérieur de l’Audiovisuel, aux instances disciplinaires des ordres professionnels ou d’établissements de l’enseignement supérieur, réseaux sociaux, etc.


20. Mieux reconnaître les conséquences psychologiques du sexisme sur les victimes, en prenant en charge à 100 % les soins induits, dispensés par des psychologues et psychiatres formé.e.s et spécialisé.e.s aux conséquences psychotraumatiques des violences de genre et du sexisme.


 


Garantir une action publique exempte de tout sexisme en assumant un discours d’égalité porté au plus haut niveau de l’état


21. Assumer publiquement que le fait de recourir à la loi et aux contraintes est une manière de lutter contre le sexisme. Prévoir pour toute obligation non remplie une sanction et donc mentionner la procédure de contrôle adéquate.


22. Faire de la lutte contre le sexisme un critère des décisions politiques, en déployant plus avant l’approche intégrée de l’égalité et l’éga-conditionnalité des financements publics (développement des études d’impact, de la budgétisation intégrant l’égalité, etc.). Assortir la politique publique d’égalité des moyens humains et financiers adéquats. Promouvoir une communication publique sans stéréotype de sexe.


23. Porter une diplomatie et un discours résolument féministes, notamment pour la promotion des droits sexuels et reproductifs des femmes (DSSR) et contre les mouvements anti-choix. Faire de la promotion des DSSR la priorité de la présidence française du G7 en 2019. Proposer à l’ONU de consacrer une Journée Internationale à la lutte contre le sexisme.


24. Intégrer la lutte contre le sexisme dans les politiques de lutte contre les discours de haine en ligne.


 


Constance Périn


 


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