POLITIQUE

Fratelli d'Italia victorieux aux européennes : les raisons de son ascension

Fratelli d'Italia victorieux aux européennes : les raisons de son ascension
Publié le 25/06/2024 à 12:43

Le 9 juin 2024, Fratelli d'Italia a remporté les élections au Parlement européen. Le parti nationaliste de Giorgia Meloni a obtenu la majorité des votes avec 24 sièges devant les démocrates qui en reçoivent 21.

Alors qu'en France la majorité présidentielle ne convainc pas au profit du RN, qu'est-ce qui explique que malgré un paysage politique différent de l'autre côté des Alpes, le nationalisme l'emporte aussi ?

Bien que les partis d'extrême droite aient atteint un score important, cette victoire n'est pas l'annonce d'un changement fondamental de la politique européenne. Au sein de l'Union, « L'ascension du national populisme est résistible », selon Marc Lazar, professeur en sociologie politique à Science-Po et spécialiste de l'Italie. Pour que cette ascension soit réelle, il faudrait une majorité de blocage associant l'ensemble des nationalistes.

Pour l'heure, Giorgia Meloni n'entend pas s'associer au groupe de Jordan Bardella. Contrairement au vote sanction des Français contre l’exécutif, ce résultat apparaît comme la confirmation du nationalisme en Italie puisque ses leaders dirigent le pays depuis près de deux ans. Le vote italien en faveur des nationalistes aux élections européennes ne correspond pas à une défiance envers son gouvernement, mais plutôt envers l'Union européenne. Comment Giorgia Meloni a-t-elle obtenu puis conservé la confiance de ses électeurs ?

Une représentation nationale au Gouvernement

L'action gouvernementale transpartisane est structurelle de l'État italien. Ce n’est pas ce que souhaite Giorgia Meloni. Elle entend en effet réformer la Constitution afin que soit élu au suffrage direct le chef du gouvernement. Les coalitions sont habituelles dans le pays, car elles sont favorisées par la Constitution. Ce fut notamment le cas avec le pentapartito (cinq partis au gouvernement) de 1981 à 1991, et encore aujourd'hui avec la coalition de trois partis de droite. Comparativement, ces conglomérats en France ignorent les partis les moins représentatifs. Cette inclusion de toutes les tendances dans l'échiquier politique permet l'investiture d’un gouvernement avec des mouvements moins populaires que par exemple Forza Italia (le parti de Silvio Berlusconi), tels que la Lega menée par Matteo Salvini, ou plus récemment Fratelli d'Italia (le parti de Giorgia Meloni).

La Constitution italienne imprime un régime parlementaire influencé par le modèle de la troisième République française, où le gouvernement est formé des parlementaires des partis les plus représentés dans l'hémicycle de la Chambre des députés.

Cette représentation proportionnelle des électeurs, à la différence du régime français, laisse une place aux partis minoritaires. C'est ainsi que la visibilité de Frères d'Italie a pu prendre de l’importance au sein de la Chambre des députés, et dans la participation aux coalitions gouvernementales. Cette différence fait que le système français a laissé jusqu'à présent peu de responsabilités au Rassemblement national.

Même si les résultats des élections législatives prochaines plaçaient en tête le Rassemblement national conduisant un de ses membres à Matignon, ce dernier serait-il pour autant aux manettes de l'État français ? Le pouvoir du chef du gouvernement français n'est pas le même que celui du gouvernement transalpin. Malgré un régime français, qualifié de « présidentiel », le pragmatisme politique oblige le chef de l'État à nommer et à conserver à la tête du gouvernement un Premier ministre issu de la majorité parlementaire pour que soient acceptés les projets de lois. De plus, si Emmanuel Macron nommait un ministre issu d'une minorité parlementaire, il agirait ouvertement contre le choix des électeurs après l'ultimatum qu'il a lui-même imposé.

 Un État fragmenté par son régionalisme

L'Italie est un État récent. Le royaume n'a été unifié qu'en 1861. Avec l'ascension du fascisme après la Première Guerre mondiale, émerge une véritable conscience nationale face au reste du continent. Le parti des « fasci » (pour faisceaux des combattants de la grande guerre), prend le pouvoir après la marche sur Rome en 1922. Le parti fasciste fut ensuite interdit par la Constitution après la défaite du pays dans la Seconde Guerre mondiale, et lorsque les Italiens ont opté pour la République en 1948. Mais malgré l'existence d'un bouclier constitutionnel contre le fascisme, qui d’ailleurs n'existe pas en France, le nationalisme demeure.

C'est de ce besoin d'unité et d'impossibilité d’un parti fasciste qu'est né le nationalisme, émanant du concept de nation, de peuple uni. Le nom « Fratelli d'Italia » fait appel à cette unité. Il a été emprunté à l'ode de l'unification italienne, qui sert d'hymne national.

D'un État régionaliste inspiré par la seconde république espagnole, encore dispersé, éclot un nationalisme incarné par une droite radicale avec la création du Mouvement Social Italien (MSI). Ce parti a été qualifié de néofasciste, ce qui a limité son accès au pouvoir. Qu'est-ce qui a alors changé avec Fratelli d'Italia ?

FI ne nait pas directement des cendres du fascisme, mais de l'Alliance nationale, qui est un mouvement décrit comme post-fasciste, mais qui succédait lui-même au MSI, et à une portion de la très populaire Forza Italia au centre-droit. Tout en gardant une empreinte néofasciste, avec la conservation de la flamme du MSI pour symbole, le groupe s’est rendu plus acceptable en s'alliant au pouvoir avec une droite plus modérée.

Une droite radicale au pouvoir

De la même famille qu'Antonio Gramsci qui avait créé le Parti communiste italien (PCI) en 1921, Giorgia Meloni a créé Fratelli d'Italia en 2012. Elle dénonce le communisme pour sa politique qu'elle qualifie de « totalitaire ».

La présidente du Conseil prétend vouloir éliminer l'hégémonie culturelle de gauche (un équilibre institutionnel qui irait de soi et auquel se plierait le peuple aux mains de la classe dirigeante). Le père de la théorie de l'hégémonie culturelle est justement Gramsci son cousin éloigné. En ce sens, Fratelli d'Italia représente le pouvoir contre-révolutionnaire que ledit militant décrivait dans ses célèbres Cahiers de prisons à propos du fascisme.

Frères d'Italie ne renie pas la totalité de ses racines, mais y dénonce toutefois le totalitarisme. La condamnation de cet aspect du fascisme rend admissible la vision nationaliste auprès des Italiens, malgré les liens évidents avec le néofascisme d’une partie de son électorat.

Fratelli d'Italia apparaît comme un parti à la droite de la droite pour son conservatisme contre l'avortement et ses amalgames contre les migrants. Il est plus populaire que la Lega (anciennement Lega Nord), issue à l'origine un parti sécessionniste du Nord de l'Italie, historiquement moins populaire au Sud.

FI a réussi à faire converger les droites. Il rassemble l'extrême droite et le centre-droit dans sa coalition. Une autre façon essentielle de se démarquer du fascisme consiste à reconnaitre le système démocratique, notamment celui du Parlement européen. S’agissant des institutions européennes, plutôt que d'en faire sortir l'Italie, Giorgia Meloni préfère y participer pour les réformer de l'intérieur.

Un nationalisme dédiabolisé par son atlantisme

La présidente du conseil italien milite pour un système confédéral plutôt que fédéral de l'Union, c'est-à-dire une association d'États plutôt qu'un État européen superposé à l'État italien. Le slogan du parti, tout au long de la campagne, était « L'Italie peut changer l'Europe ». C'est aussi pour satisfaire cette idée que FI ne s'est pas associé au groupe nationaliste Identité et Démocratie, mais plutôt aux Conservateurs et réformistes européens, qui rejettent aussi le choix du fédéralisme européen. L'idée de s’introduire dans l'UE pour la modifier en profondeur constitue le projet qui distingue véritablement Fratelli d'Italia du Rassemblement national français.

La situation géopolitique de l'Italie aussi est singulière. En 2022 et 2023 Istat a recensé un demi-million d'immigrés de plus que d'émigrés pour une population italienne qui a diminué ces dernières années. Le solde migratoire est élevé dans la péninsule à cause de la proximité géographique de la Tunisie et de la Lybie. Ce flux perceptible pour les Italiens renforce leur sentiment que le pays est laissé pour compte par l'Union, et dédiabolise le nationalisme réformateur de l’Europe.

D'autre part, la Ligue a été soupçonnée d'être financée par la Russie, ce qui a pu amener certains de ses électeurs à s'en détourner au profit de Frères d'Italie. D’autant que FI reste le successeur du MSI, allié des services secrets américains. La présidente du Conseil s'est prononcée contre la Russie et pour la défense de la population ukrainienne. Cette position a amélioré sa popularité auprès des citoyens italiens. Elle profite également du soutien ancien des États-Unis, qui ont agi durant la guerre froide et les années de plomb contre le communisme dans la péninsule (opération Gladio).

Giorgia Meloni n'a pas fait d'études supérieures. Pour beaucoup, elle incarne bien le visage italien. « On dit de Fratelli d'Italia qu'il n'a pas de classe dirigeante », a-t-elle dit à son meeting de Pescara. Populaire, la cheffe du gouvernement est appelée par les Italiens par son prénom plutôt que par son titre de « Premierato ».

La force du nationalisme italien repose à la fois sur son absence de technocrates et sur sa proximité sur le terrain avec la population. Les résultats aux élections, en France comme en Italie, révèlent une crise de confiance envers l'establishment européen. Elle donne du poids aux partis souverainistes, longtemps inenvisageables au pouvoir, mais dont l’acceptation est de plus en plus décomplexée.

Antonio Desserre

 

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