JUSTICE

Les menaces contre les avocats raffermissent l’engagement sociétal du barreau de Bordeaux

Les menaces contre les avocats raffermissent l’engagement sociétal du barreau de Bordeaux
Jérôme Delas (à gauche) et Caroline Laveissiere (à sa droite) ont présenté le programme du barreau
Publié le 08/07/2024 à 17:37
À l’occasion de la rentrée solennelle des avocats girondins, obscurcie par la publication par un site d’extrême-droite d’une liste de leurs collègues à abattre, la bâtonnière de Bordeaux et son vice-bâtonnier, Caroline Laveissière et Jérôme Delas, ont placé leur mandat sous le signe de l’inclusivité et de l’accès des justiciables à leurs droits.

« Le barreau de Bordeaux est attaché à la défense de l'État de droit et à la préservation des libertés. Nous ne nous laisserons pas intimider par la menace ». Prévue pour annoncer les nouvelles initiatives du barreau girondin, la conférence de presse de rentrée solennelle de la bâtonnière, Caroline Laveissière, s’est muée, dans les premiers temps, en contre-offensive.

La veille, le 4 juillet, à quelques jours du second tour des élections législatives, une liste de 98 noms a été publiée sur un site d’extrême droite, appelant à « envoyer dans un fossé ou dans un stade ces avocats [déclarant] déjà ne pas respecter le verdict des urnes en cas de victoire du Rassemblement national », en référence à une tribune signée dans l’hebdomadaire Marianne par une centaine de membres de la profession.

À l’image d’Éric Dupond-Moretti, qui exprimait quelques heures auparavant sa colère sur X (ex-Twitter), la bâtonnière de Bordeaux a qualifié ces propos « d’ignobles » et « d’inacceptables ». « Des avocats que l’on jette en pâture ! Au-delà des commentaires abjects qui y sont associés, la stratégie interpelle. Le fait de dresser une liste, alors que nous sommes des individus excessivement attachés aux libertés publiques et à l’État de droit, c’est très grave », a rajouté le vice-bâtonnier, Jérôme Delas.

Élu depuis janvier dernier, le binôme a affiché une fermeté convaincante, dans l’esprit du programme d’actions qu’ils ont décidé de mener dans le cadre de leur mandature. Cinquième barreau de France en nombre d’avocats, deuxième en termes d’attractivité à l’échelle provinciale, l’ordre professionnel local affiche un visage moderne et dynamique, que le tandem espère pérenniser.

Avec une moyenne d’âge de 43 ans et 64% de femmes (la moyenne nationale de la profession s’élevant plutôt à 50%) et en croissance annuelle de 10%, le barreau de Bordeaux attire à lui des profils loin de l’image d’Épinal de l’avocat masculin vieillissant. L’Ordre profite d’une situation géographique appréciée et d’un écosystème judiciaire riche avec la présence de l’École nationale de la magistrature et de l’École des avocats Aliénor.

« Nos consœurs et confrères peuvent également miser sur un développement économique dans un contexte apaisé, avec des services créés par notre ordre, comme notre micro-crèche », a rajouté Caroline Laveissière.

Un barreau inclusif

Plébiscités en début d’année avec 87% des suffrages exprimés, le binôme à la tête du barreau bordelais privilégie depuis le début de son mandat une équipe intragénérationnelle et tient à s’engager sur des problématiques actuelles, à l’image de la diversité des profils des avocats du territoire. « Nous voulons montrer que le barreau de Bordeaux est très inclusif », a déclaré Jérôme Delas, comme l’illustre la participation de l’organisation, le mois dernier, à la Marche des fiertés.

Dans le cadre de son combat pour l’égalité des droits pour tous, l’équipe envisage la mise en place d’une permanence dédiée au handicap, qui viendrait compléter celle en langue des signes, en essayant d’appréhender « l’ensemble des facettes au sein desquelles les discriminations peuvent apparaître, tant dans la vie courante des personnes que dans ses aspects les plus techniques ».

Majoritairement féminin, le barreau de Bordeaux entend également agir en faveur des avocates enceintes, dont les conditions de travail parfois extrêmes viennent compléter un tableau déjà noirci par les comportements abusifs de certains cabinets, dès lors que leur grossesse est annoncée. Le 4 avril dernier, une avocate enceinte de huit mois perdait les eaux en pleine audience au tribunal de Paris, tandis qu’une enquête de Libération a révélé les discriminations subies par les futures mères au sein de la profession.

« La prise de conscience doit se faire maintenant, a déclaré Caroline Laveissière. Aussi bien dans les cabinets que dans le palais de justiceLa priorité aux consœurs enceintes en audience doit être respectée, nous serons intraitables sur ce point. La maternité fait partie de la vie. Au sein des cabinets, il est clair que le cas d’une résiliation de contrat de collaboration au mépris du texte constitue un fait disciplinaire très grave, que les bâtonniers sanctionneront à chaque fois. Nous souhaitons faire comprendre à ces femmes qu’elles peuvent avoir confiance en nous. »

Contraintes à des audiences tardives ou à des expertises non-prévues, ces collaboratrices enceintes (ou d’avocats jeunes papas) pourront également bénéficier d’ici quelques mois d’un dispositif de gardes d’enfants à la demande et en urgence. Le projet fait partie d’un « Plan d’actions égalité » qui sera présenté aux avocats bordelais au mois de septembre.

Favoriser l’accès au droit

Le barreau de Bordeaux prévoit également de renforcer sa présence et son action en matière d’accès aux droits. L’organisme a décidé de déployer un dispositif de consultation téléphonique d’urgence pour les victimes, disponible tous les jours et à toute heure. « Le confrère de permanence prendra en charge cette victime sur la totalité de ses dossiers, que ce soit au pénal ou au civil », a annoncé la bâtonnière Caroline Laveissière.

Particulièrement adapté dans le cadre des VIF, ce projet intitulé AVA (pour aide victimes avocats) sera communiqué massivement au grand public en septembre. L’objectif du barreau, dans un second temps, est de le compléter en développant des permanences dans les commissariats et les gendarmeries, afin que les victimes bénéficient d’une prise en charge rapide puis d’une défense tout au long de leur parcours judiciaire.

Toujours dans une volonté de rapprochement avec le justiciable, le Conseil de l’Ordre de Bordeaux prévoit d’aller « à la rencontre des entreprises », pour répondre à leur besoin d’accompagnement au quotidien. Ce soutien se traduit déjà par des permanences au sein de la CCI locale, chargées de soutenir les entrepreneurs dans des problématiques telles que le recrutement, la contractualisation ou la rupture éventuelle de contrats de travail.

A ce dispositif viendra s’ajouter un nouveau format destiné directement aux chefs d’entreprise en tant « qu’individus » et dédié à la prévention des difficultés. « Avec le tribunal de commerce et le Medef [Mouvement des entreprises de France, ndlr], nous constatons que les chefs d’entreprise peuvent être très seuls, a expliqué le vice-bâtonnier Jérôme Délas. Certains d’entre eux sont en souffrance. Parfois, ils ne se rémunérèrent pas. Nous devons nous rendre accessibles, aller à leur rencontre et être identifiés par eux comme des acteurs incontournables, bien en amont de leurs difficultés. »

Laurène Secondé

 

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