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La difficulté de prouver le caractère intentionnel d’un propriétaire à porter atteinte à la vie de son animal pousse certains juges à la requalification du délit, qui reste aujourd'hui moins susceptible de remporter des peines. Parmi les pistes d’amélioration suggérées lors de la 33e commission droit et animaux : une formation et une spécialisation des magistrats en la matière, ainsi qu’une révision du Code pénal.
Consacré par deux arrêts du
10 octobre 2006 (CEDH, L.L.
contre France, n°7508/02) et du 13 mai 2008 (N.N. et T.A.
c/Belgique, n°65097/01), le droit à la preuve est
un principe juridique à part entière qui trouve toute sa place dans les
affaires de maltraitance animale.
Pourtant, si la preuve de la
maltraitance est la « pierre angulaire des dossiers des avocats »,
elle n’est pas toujours suffisamment constituée pour permettre la qualification
d’actes de sévices ou de cruauté (délits), débouchant alors sur une « simple »
contravention, regrette l’avocate Marie-Bénédicte Desvallon lors de la 33e
Commission ouverte Droit de l’animal du barreau de Paris qui s’est tenue début
juin.
Et ce quand il n’y a pas tout
simplement « un classement sans suite pour insuffisance de preuve »,
complète Joëlle Casanova, magistrate détachée et ancienne substitute du
procureur de la République à Nice.
De plus, dépourvue de
définition juridique, la maltraitance animale, considérée comme moins grave que
les actes susmentionnés, se fait à l’appréciation du juge qui se base alors sur
les preuves apportées.
Le commémoratif vétérinaire, important
mais souvent absent
A commencer par les
commémoratifs établis par les vétérinaires mandatés par l’État dans les
affaires de maltraitance, qui sont toutefois « encore à améliorer »,
explique l’inspectrice de santé publique vétérinaire Nathalie Sanerot.
« Très importants
dans la preuve de la maltraitance », ces commémoratifs permettent de faire
comprendre à un juge l’état dans lequel se trouve un animal. Ils ne sont
pourtant pas toujours exhaustifs et ne permettent pas « de caractériser
la maltraitance pourtant évidente », illustre cette vétérinaire.
Nathalie Sanerot prend notamment
l’exemple d’un cheval blessé à la patte, plus précisément porteur d’une seime
(fissure de la paroi externe du sabot). Si le vétérinaire a joint une photo de
la blessure au dossier de l’affaire en question, il n’y explique pas la douleur
que cela représente pour l’animal, les conséquences de ce type de blessure, ni
depuis combien de temps cette blessure, qui ne semblait pas récente, était
présente.
La vétérinaire évoque également
l’importance de renseigner les antécédents médicaux pour étayer - ou non - un
dossier sur le fait qu’il n’y ait pas eu un suivi régulier de l’animal. « Rien
n’est inutile dans ces rapports, car cela permet au procureur de mieux
gérer les dossiers », martèle Nathalie Sanerot.
Encore faut-il que les
commémoratifs existent. Joëlle Casanova précise en effet que si cette source
probatoire, qui se résume souvent en une page, est « essentielle »,
pour autant, elle est rare dans les dossiers de maltraitance.
Et il est d’autant plus
difficile d’obtenir des preuves puisque les victimes, ici les animaux, ne
peuvent évidemment pas s’exprimer, commente la magistrate détachée. C’est
pourquoi le commémoratif peut s’avérer « crucial pour imputer la
maltraitance de manière certaine », insiste Joëlle Casanova.
Le vétérinaire a donc un
devoir de remplissage exhaustif, notamment concernant l’historique de l’animal,
lequel peut permettre de déceler des négligences au fil des années, « jusqu’à
la violence », pointe la vétérinaire. À noter qu’au regard des textes
de loi, la négligence ne sera pas qualifiée de la même façon pour les éleveurs
et les non professionnels.
En outre, avec la loi du 30 novembre
2021 visant à lutter contre la maltraitance animale, le
vétérinaire expert peut également faire part de ses doutes sur un éleveur ou un
propriétaire de chevaux aux services vétérinaires.
De la difficulté à maintenir
le délit
Autre problématique dans les
affaires de maltraitance : le maintien du délit.
Magali Duharcourt, magistrate
référente maltraitance animale au parquet de Toulouse, témoigne : « On
est souvent obligé de passer du délit à la contravention. Ce n’est pas une
mauvaise volonté du parquet, mais les fois où je pensais que les délits étaient
caractérisés, le tribunal n’a pas suivi. »
En cause notamment, la
difficulté de prouver le caractère intentionnel d’un acte - qui se distingue de
la négligence. Les infractions non intentionnelles de type privation de soins,
absence d’hygiène ou défaut de nourriture sont généralement qualifiées en
contravention passibles d’une amende de 1 500 euros. La preuve porte ici
sur des éléments matériels constants dans le temps. Est également retenu le
caractère involontaire, au regard d’un devoir moral, qui qualifiera l’acte
comme une imprudence, une omission plus qu’une intention de nuire, développe la
magistrate.
Quant aux délits, qui ne sont
pas précisément définis dans le Code pénal, appuie Marie-Bénédicte Desvallon, ils
sont considérés comme des infractions intentionnelles qui supposent une volonté
de nuire à l’animal. Il faudra alors établir la volonté d’un propriétaire de
nuire à son animal avec des preuves de la répétition des actes par exemple, pas
toujours évidente à produire. Ici, le propriétaire risque jusqu’à trois ans
d’emprisonnement et 45 000 euros d’amende.
Selon les chiffres du
ministère de la Justice, en 2022, sur 125 sévices graves qualifiés sur un
animal, seules 74 infractions ont été sanctionnées. Sur plus de 8 400
atteintes volontaires à la vie d’un animal, cinq infractions ont été
sanctionnées, et sur 34 320 sévices graves ayant entrainé la mort, 21
sanctions ont été prononcées.
En plus des difficultés à
retenir la qualification de sévices graves entraînant la mort, sont également
observées des difficultés à qualifier le délit d’abandon, car de l’avis de
certains juges, des négligences répétées ne peuvent constituer ce délit. Une
contravention plutôt qu’une condamnation est alors prononcée.
Vers plus de spécialisation
dans les tribunaux ?
Joëlle Casanova l’affirme, le
manque de spécialisation des magistrats dans les tribunaux sur la maltraitance
animale peut aussi faire défaut. Selon elle, une formation en la matière par
l’Ecole nationale de la magistrature pourrait être envisagée. Elle propose de
désigner des référents en maltraitance animale dans les tribunaux.
La création d’un pôle
spécialisé dans les juridictions, comme celui instauré par la cour d’appel de
Toulouse en 2022, permettrait d’avoir une réponse pénale « plus
adaptée, même si le prononcé de la décision reste difficile », avance
également la magistrate.
À lire aussi : La première ligne
téléphonique pour signaler des maltraitances animales est désormais
fonctionnelle en France
Par ailleurs, le manque de
coordination entre les différents services administratifs vient ralentir des
dossiers, avertit la magistrate, prenant l’exemple d’une affaire qui a
nécessité trois ans de contrôles par différents services pour glaner les
preuves de maltraitance. « Et tout cela pour une fin peu
satisfaisante », déplore Joëlle Casanova, faute d’éléments suffisants
pour caractériser les délits puisque malgré des témoignages en ce sens « qui
sont souvent difficiles à exploiter », le contrôle de la Direction
départementale de la protection des populations (DDPP) et du vétérinaire
mandaté n’ont pas pu aller dans ce sens. « Ici finalement, il aurait
mieux valu partir sur une contravention plutôt qu’un délit. »
La magistrate regrette aussi le
manque de formation des enquêteurs et leur disponibilité à la marge :
« Les affaires de maltraitances animales ne sont pas sur le haut de la
pile, et les enquêteurs étant sur plusieurs affaires à la fois ne vont pas
traiter les affaires de maltraitance en priorité ». À cela s’ajoute
une « faible disponibilité des services administratifs pour intervenir
en dehors du cadre judiciaire. »
Retrait des images : quand l’intérêt général l’emporte
Côté licéité des preuves
produites pour caractériser un délit, un pourvoi en cassation du 10 juillet
2024 « très inquiétant » (n°22-23.247), de
l’avis de la cofondatrice de l’association L214 Brigitte Gothière, vient
ajouter une difficulté supplémentaire dans la production de preuves.
Il prévoit en effet qu’un
exploitant peut s’opposer à la diffusion d’une vidéo réalisée sur sa propriété
s’il ne donne pas son accord, et « cela suffit donc pour faire retirer
les images aussi incriminantes soient-elles », déplore Brigitte
Gothière.
C’est d’ailleurs sur cette
base que s’est dans un premier temps fondé le juge des référés du tribunal
judiciaire de Saumur dans le cadre d’une procédure-bâillon opposant L214 et
Denkavit, exploitant dans la viande de veau, pour donner raison à l’entreprise
et sommer l’association de retirer les images. « Affaire qui apporte
beaucoup sur les motivations de la question de la preuve », souligne Marie-Bénédicte
Desvallon.
À
lire aussi : La cour d’appel d’Angers
réautorise L214 à diffuser les images censurées d’un élevage du Maine-et-Loire
La cour d’appel d’Angers a en
effet infirmé cette décision. Après mise en balance de deux droits conventionnés,
le droit au respect des biens et le droit à la liberté d’expression, la cour
s’est fondée sur une jurisprudence de
la Cour européenne des droits de l’Homme de 2009 selon laquelle doit être
considéré le besoin social impérieux, notamment lorsque cela concerne l’intérêt
général ; ce dans quoi entrent la protection des animaux ainsi que l’information
du consommateur.
« Alors que la
liberté d’expression des lanceurs d’alerte est de plus en plus menacée, cette décision
envoie un signal fort : elle réaffirme le droit d’informer »,
s’était réjouie Brigitte Gothière à l’issue de la décision.
Allison
Vaslin
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