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Le texte, opportunément voté en première lecture en même temps qu’une loi d’amnistie début août, aurait notamment pour
conséquence d’entériner certaines pratiques comme le « mariage de
plaisir ». « Sous couvert de liberté, [les chiites]
s’apprêtent à imposer une société où les religieux ont le pouvoir », craint
un avocat.
Ni plus ni moins qu’un « passage
en force des islamistes ». L’avocat franco-irakien Nasr Karoomi pèse
ses mots face au projet d’amendement du Code du statut personnel irakien de
1959, adopté en première lecture le 4 août, qui inquiète les défenseurs des
droits de l’Homme depuis plusieurs semaines. Alors que la législation très
progressiste de 1959, adoptée peu après la chute de la monarchie irakienne,
avait transféré le droit de décider des affaires familiales des autorités
religieuses à l'État et à la justice, la loi ainsi modifiée permettrait aux
hommes musulmans majeurs de choisir s’ils se marient selon le droit de la
famille sunnite ou chiite - autrement dit, selon le statut personnel ou selon
les règles islamiques de la charia.
Très contesté, le texte a été
déposé au Parlement par une coalition chiite qui n’hésite pas à se cacher
derrière la Constitution de 2005, laquelle prévoit que les Irakiens sont libres
de choisir la loi pour régir le statut civil. « Les [rédacteurs] se
justifient en disant qu’ils sont simplement en train d’appliquer la
Constitution ; que la proposition de loi n’abolit pas le régime de 1959, mais
qu’elle ajoute juste d’autres options. Sous couvert de liberté, donc, ils
s’apprêtent à imposer une société où les religieux ont le pouvoir, et cette
volonté n’est pas du tout assumée », pointe Nasr Karoomi. L’avocat
craint également qu’une fois mise en place, la loi contribue à instaurer une
société ultra communautarisée, où les mariages entre différentes religions ou
courants religieux, autrefois courants, ne seront plus possibles. Mais il
redoute avant tout un « recul extraordinaire de tous les droits des
femmes et des enfants ».
Une boîte de Pandore
Militants, ONG, religieux sunnites et partis politiques accusent en particulier l’amendement de permettre aux Irakiens chiites de suivre l’école Ja’afari, qui autorise le mariage pour les filles dès l’âge de 9 ans ; celui auquel le prophète Mahomet est réputé avoir épousé l’une de ses femmes. C’est d’ailleurs pourquoi, alors que la loi actuelle exige que les mariés aient plus de 18 ans (15 ans sous exceptions), de nombreuses Irakiennes sont déjà mariées avant l'âge légal. Human Rights Watch rapporte qu’entre janvier et octobre 2023, les tribunaux irakiens du pays ont approuvé 37 727 mariages célébrés en dehors du tribunal, en grande partie pour contourner la loi, contre environ 211 000 mariages civils. Des estimations non officielles recenseraient quant à elles plus d'un demi-million de mariages en Irak impliquant des enfants de moins de 15 ans, comme le rapporte Nawar Assem, fondatrice de l'ONG Dream Organization for Sustainable Development, auprès de Media Line.
« La réalité, c’est qu’il y a des gens à la campagne qui sont très pauvres : une fille coûte de l’argent, alors souvent, on cherche à la marier le plus rapidement possible ». Nasr Karoomi nuance toutefois : à son avis, le mariage à 9 ans « a très peu de chances de passer ». L’Irak étant lié par un certain nombre d’engagements internationaux - le pays est notamment signataire de la Convention relative aux droits de l’enfant -, cette mesure risque fort en effet d’être retoquée, d’autant plus dans un Etat qui se targue d’être moderne. Mais l’avocat fait le pari que les chiites à l’origine de la proposition de loi « feront semblant de céder sur ce point pour en valider d’autres ». Selon lui, il s’agirait d’un « voile jeté sur tout le reste », l’intégralité du texte étant « préoccupante ».
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L’amendement permettrait
notamment que l'héritage soit régi par l'appartenance religieuse, privant
potentiellement les femmes chiites d'hériter de leurs maris, et que la garde
des enfants soit automatiquement attribuée au père dans les mariages chiites en
cas de divorce. Nasr Karoomi alerte par ailleurs sur la disparition, sous la
nouvelle rédaction, d’un article « essentiel » fixant une
peine pénale plancher de six mois à l’égard de la personne qui se marie et ne
déclare pas son contrat au tribunal. « Cette suppression ouvre une
boîte de Pandore : les mariages vont pouvoir être contractés à droite à gauche
sans être enregistrés par l’autorité centrale », prévient-il. Tandis
que le contrat de mariage au tribunal constitue une preuve, les femmes mariées
religieusement pourraient avoir beaucoup de mal à prouver l’existence de leur
mariage, et à revendiquer leurs droits en cas de divorce.
Un effet très controversé de
la proposition de loi consisterait à entériner d’autres pratiques telles que le
« mariage de plaisir », un concept propre aux chiites qui
désigne des mariages à « durée déterminée », pouvant durer quelques mois comme quelques heures, souvent rémunérés. « De la prostitution »,
résume Nasr Karoomi, qui entrevoit des « conséquences désastreuses ».
« Une femme pourrait légitimement être exploitée », avant
d’être mise au ban, ainsi que les éventuels enfants issus de cette union,
considérés alors comme illégitimes. Pour de nombreux observateurs, il s’agirait
là encore d’un moyen de légitimer le mariage des enfants, et, plus largement,
estime Nasr Karoomi, de légaliser le viol. « L’excuse utilisée par les
chiites, c’est de dire que le mariage de plaisir existe déjà dans les faits.
Mais il y a une différence entre le fait que ça existe et celui de légaliser le
viol d’enfants ».
Après deux tentatives, une
troisième « bien partie »
Fin juillet, le Parlement
avait retiré les modifications proposées face aux objections de bon nombre de
députés. Celles-ci ont toutefois refait surface après avoir reçu le soutien des
blocs chiites qui dominent la chambre. Un soutien qui ne refléterait pas l’avis
des Irakiens, d’après Nasr Karoomi. « La société civile n’est pas du
tout en accord avec ce qui se trame, notamment la partie sunnite. Même la
partie chiite dans le sud est très divisée ».
En 2014, une première proposition de loi avait déjà proposé de changer le droit de fond en permettant la soumission aux juridictions religieuses irakiennes, les juridictions civiles étant « mal vues, puisqu’elles véhiculent un droit qui n’est pas en accord avec la charia ». L’initiative était finalement passée au second plan avant d’être complètement abandonnée quand Daesh avait pris la ville de Mossoul. Si une seconde tentative après la libération des griffes de l’organisation terroriste, en 2017, s’était soldée par un échec en raison d’une politique trop instable, « aujourd’hui, c’est malheureusement bien parti », redoute l'avocat.
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« Le gouvernement a
changé, mais les forces qui poussaient vers ça n’ont pas oublié le sujet,
commente Nasr Karoomi, qui parle de « roublardise » et de « manipulation ».
Pour obtenir l’accord des sunnites, le texte aurait en effet été présenté
durant la même session parlementaire qu’une loi d’amnistie visant la libération
de nombreux prisonniers. « Or, avec les nombreux emprisonnement
arbitraires qui sévissent dans les pays, les sunnites ont besoin de cette loi »,
souligne Nasr Karoomi.
Les institutions chiites et
sunnites ont désormais six mois pour présenter au Parlement pour approbation un
ensemble de règles basées sur chaque secte, d’après l’AFP. Si le Premier
ministre Mohammed Shia Al-Sudani a annoncé son intention d'organiser un « atelier »
via le Conseil supérieur de la femme pour discuter de la loi, en attendant, un
groupe de parlementaires irakiennes issues de divers blocs politiques a annoncé
la formation d'un nouveau bloc parlementaire s'opposant expressément au projet
d'amendement. De son côté, la Coalition 188, un groupe de pression défendant
l’actuelle loi sur le statut personnel a appelé à manifester, et dénoncé
dimanche dans un communiqué un texte qui « contreviendrait aux
dispositions constitutionnelles et exacerberait les divisions sectaires et
ethniques au sein de la société ».
Bérengère Margaritelli
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