Un rapport de la Fondation
des femmes rendu public ce mercredi alerte sur la fragilité financière des
associations féministes, à l’heure des grands choix budgétaires. Face à la baisse
des subventions, les structures réduisent leur activité, en particulier juridique, et dans les zones rurales, où le taux de prévalence des féminicides est
particulièrement élevé. « Les orientations actuelles conduisent
mécaniquement à moins de femmes protégées, et davantage de vies en danger »,
prévient l’ONG.
« 2025 semble marquer
la fin de la période de soutien à la lutte contre les violences conjugales qu’avait
initiée le Grenelle », alerte la Fondation des femmes dans une enquête
inquiétante publiée ce mercredi 27 août, et réalisée auprès de 148
associations d’aide aux femmes, dont près de 122 interviennent directement
auprès du public.
Dans son rapport, l’ONG décrit
un tissu associatif féministe asphyxié, aux prises avec « un contexte
budgétaire particulièrement dégradé, sans précédent depuis quinze ans ».
Selon les chiffres avancés
dans le rapport, près de trois quarts des associations interrogées déclarent que
leur situation financière s’est détériorée à cause des baisses de financement
et des retards de versement. Les associations d’aides aux femmes ont vu leurs
subventions diminuer de 15 % depuis le début de l’année 2025 par rapport à 2024,
ce qui représente une perte nette de 6,7 millions d’euros.
Un « saupoudrage »
néfaste des financements
En cause : le
recul majeur du financement par les départements, « aujourd’hui
l’un des principaux financeurs des associations d’accompagnement des femmes
victimes de violences, avec des montants souvent bien supérieurs à ceux engagés
par les communes », souligne le rapport. Le département est en effet
chef de file institutionnel de l’action sociale depuis la loi du 13 août 2024,
ce qui inclut la prévention et la lutte contre les violences intrafamiliales.
L’Etat semble aussi concerné
puisque 26 % des associations de l’échantillon témoignent de subventions en
baisse de la part du ministère des Droits des femmes.
« Si le budget du
Ministère des droits des femmes a augmenté tous les ans depuis 2017,
rappelle l’ONG, cette hausse s’est aussi traduite par l’augmentation du
nombre de projets financés », ce qui conduit à « un saupoudrage des
financements (…) sans réflexion apparente sur l’impact de ce mode de
fonctionnement sur les femmes victimes de violences ».
Plus de 6000 femmes ne
peuvent plus être accompagnées
Fragilisées par l’incertitude
financière, la moitié des associations répondantes ont réduit leur activité. Plus
de 6000 femmes ne peuvent plus être accompagnées, soit une moyenne d’environ 50
femmes et enfants par association.
Un tiers des associations qui
travaillent au contact des femmes ont fermé des permanences, quand la moitié
d’entre elles ont déjà réduit leur masse salariale ou envisagent de le faire, d’après
l’enquête.
Avec des conséquences très
directes sur l’accès au droit et les permanences juridiques. « A titre
indicatif, une coupe de 6,7 millions de budget représente 150 postes de
juristes », détaille Laura Slimani, directrice du pôle Projets à la Fondation
des femmes.
Juristes licenciés,
permanences fermées ou « en mode dégradé »
Une rapide tour d’horizon des
Centres d’information sur les droits des femmes et des familles (CDIFF),
premier réseau de proximité pour l’accès au droit pour ce public en France, permet
de se rendre compte des dégâts sur le terrain.
« Moins de
permanences juridiques seront proposés à Brest, et nous avons fermé notre
antenne à Morlaix », précise Emilie Dubreuil, directrice du CDIFF Finistère.
Face à la baisse de ses moyens, la structure a dû licencier 6 personnes, dont
une juriste. Une seconde en CDD n’a pas été renouvelée. « Mais au vu de
la grande précarité et de vulnérabilité du public sur le territoire de Morlaix,
nous nous sommes réorganisées pour proposer une permanence, un jour par semaine.
Nous ne pouvons nous résoudre à une rupture totale de l’accompagnement. »
Au CDIFF de l’Ardèche,
« on navigue à vue » et on attend les prochaines vagues de
financement de la cour d’appel ou de la préfecture pour se maintenir à flot.
« Quitte à se mettre en difficulté », le centre a choisi de
maintenir ses 27 permanences juridiques. « On opte pour une continuité
de service. Nos poches ne sont peut-être pas encore tout à fait remplies, mais
nos permanences oui. Le public reste ! », explique Nathalie
Exmelin, sa directrice.
Les structures rurales
particulièrement touchées
« Moins de juristes,
cela signifie également des délais rallongés pour les prises de rendez-vous »,
insiste Laura Gadi, juriste au CDIFF de la Vienne, dont le poste en CDD n’a pas
été renouvelé en cette rentrée.
L’association a perdu, en
2025, une subvention qu’elle touchait depuis trois ans de la part de la cour
d’appel de Poitiers, juridiction pionnière dans la lutte contre les
féminicides, combat porté jusqu’en 2024 par sa première présidente Gwenola
Joly-Coz – partie depuis pour la cour d’appel de Papeete.
« La subvention du
CDIFF 86 a été accordée à titre exceptionnel. Ces fonds ont été utilisés pour
doter une association d’aide aux victimes. Partiellement, car le ministère ne
nous a pas octroyé la totalité des besoins de subvention », explique la
juridiction poitevine.
« 40 000 euros
en moins dans un budget d’environ 500 000 euros, c’est conséquent »,
regrette pour sa part Anne Dessault, directrice du CDIFF 86, centre qui
accompagné 1200 femmes en 2024.
Trois permanences sur 14 vont
donc fermer : deux en territoire rural et une en quartier politique de la
ville (QPV). « Or, les permanences en milieu rural sont les plus
sollicitées par les femmes victimes de violences », déplore Anne Dessault.
« 72 % des associations
situées en milieu rural et 75 % des associations dans les outre-mer sont
contraintes de fermer ou de réduire les créneaux de certaines permanences,
alors même que ce sont des territoires où le taux de prévalence des
féminicides est bien plus élevé que dans la population nationale »,
rappelle, à ce titre, Laura Slimani.
« Derrière les
politiques d’austérité, ce sont des vies de femmes victimes de violences, de
femmes vulnérables et de leurs enfants qui sont touchées », alerte
l’ONG.
Une « angoisse »
pour les professionnelles
« Je me demande si
notre métier existera toujours dans quelques années et si on pourra l’exercer
dans des conditions qui nous permettent de répondre à la demande croissante »,
s’interroge Laure Gadi.
Diplômée en droit pénal, cette
professionnelle multiplie depuis 2020 les contrats courts et précaires aux 4
coins de la France dans les structures d’aide aux victimes. Pour elle, cette
rentrée est placée sous le signe d’une « très grande déception »
et d’« une angoisse » pour l’avenir. « Cette précarité
est éreintante psychologiquement », confie-t-elle.
La juriste se laisse jusqu’en
septembre 2026 pour décider de changer ou non de voie professionnelle. « Cet
énième CDD non-renouvelé contribue à précipiter ma décision. J’adore
mon métier mais je n’ai pas de perspective. »
Delphine
Schiltz